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Actes du Colloque international de Cahors (2016):

Pouvoir, intrigues et art dans l'entourage de Jean XXII (1245-1334)

bulfasc2017 2

 

2e  fascicule 2017 (Avril-Juin),136 pages

  • Patrice FOISSAC, Le mot du Président de la SEL.
  • Paul PAYAN, La peur du schisme : la menace de la division dans les débats de l'interrègne Pontifical (1314-1316).
  • Elodie DAFFLON, La place de Jean XXII dans le procès extraordinaire de l'évêque Hugues Géraud de Cahors en 1317.
  • Emmanuel MOUREAU, Pierre des Près, un cardinal de Jean XXII très discret.
  • Jacques VERGER, La Politique Universitaire du pape Jean XXII (1316-1334).
  • Béatrice BORGHI, Bologne et le cardinal-légat Bertrand du Pouget. Le refus d'un grand projet.
  • Armand JAMMES, Le cardinal Bertrand du Pouget, interprète zélé ou fossoyeur des pensées politiques de Jean XXII ?
  • Pierre JUGIE, Remarque à propos de la promotion de Bertrand du Pouget à l'évêché d'Ostie, le 18 décembre 1327.
  • Rolando DONDARINI, Bologne et l'Église au début du XIV° siècle : une soumission controversée.
  • Gilles SERAPHIN, Le palais de VIA à Cahors.
  • Bernard SOURNIA, Le palais du Cardinal -Neveu, Arnaud de Via, à Villeneuve-les-Avignon.
  • Térence LE DESCHAULT de MONTREDON, Conclusion.

 

  10 € au siège ou librairies à Cahors;

expédition: port 2 €

 

 

SÉANCE PUBLIQUE DU 3 DÉCEMBRE 2016                 

                                 « La mobilisation de 1914, contre-enquête »

 

Frédéric Rousseau que nous avons le plaisir d’accueillir en séance publique annuelle nous est présenté par Geneviève Dreyfus-Armand qui le connaît bien pour avoir souvent collaboré avec lui dans les divers domaines de l’histoire contemporaine et autour des enjeux actuels des sciences humaines et sociales. Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry Montpellier III, Frédéric Rousseau est devenu un spécialiste reconnu des conflits, en particulier de la Première Guerre mondiale sur laquelle il a publié de nombreux ouvrages dont les plus connus sont La Guerre censurée et Le Procès des témoins de la Grande Guerre. Il est aussi – pour s’en tenir au premier conflit mondial – avec Rémy Cazals l’un des animateurs du CRID 14-18, Collectif de Recherches International et de Débats, dont nous avions apprécié le dynamisme en présentant à nos sociétaires l’ouvrage 500 témoins de la Grande Guerre.

Frédéric Rousseau admet le caractère un peu provocateur du titre qu’il a choisi face à la thèse fort répandue – une vulgate dit-il – du « consentement massif » des sociétés pour partir à la guerre et y rester. Sur quels témoignages, sur quels faits, les promoteurs de cette thèse peuvent-ils l’asseoir ? Il est vrai que les mobilisations se passent parfaitement, que cette guerre très mortifère dure, que les insoumissions sont plutôt rares même si elles sont minimisées. Est-ce la conséquence du patriotisme ou bien celle de l’efficacité de l’appareil de contrainte des États ? F. Rousseau ajoute un autre problème à résoudre : peut-on déduire les sentiments, les motivations des acteurs sociaux de la simple observation de leur comportement collectif ?

 Pour répondre à ces questions, il se propose, en trois temps, de « retrouver les acteurs » et surtout inscrire leurs choix ou non-choix dans la durée en les considérant comme un processus, sans oublier d’inscrire ces acteurs dans leurs « mondes sociaux » car on ne se mobilise pas de la même manière selon le milieu – et le sexe, n’oublions pas les femmes – auquel on appartient. Les témoignages ont  été d’emblée bien plus nombreux dans les milieux instruits, bourgeois, intellectuels, militaires, où le rapport à l’écrit est plus facile. Mais au fil du temps ont émergé des récits, en particulier dans les correspondances, issus de milieux plus populaires dont on apprend beaucoup. C’est grâce à ce corpus dont la constitution est toujours en cours que l’on peut entamer la discussion de la thèse dominante. Et tout d’abord en commençant par le succès de la mobilisation car les états-majors, pessimistes, escomptaient un taux d’insoumission assez élevé, de l’ordre de 13%, alors qu’il n’a jamais dépassé les 1,5%. Le sentiment patriotique est-il le facteur déterminant de ce succès ? F. Rousseau exprime ses doutes en constatant que les mobilisations ont réussi dans des pays où le sentiment national restait encore fragile voire contesté : Russie, Italie et Autriche-Hongrie notamment. Le tableau qui ressort des témoignages est beaucoup plus complexe. Les « mobilisateurs » sont bien préparés et réagissent très vite ; l’armée d’active est sous pression plus tôt que ce que l’on avait imaginé, les forces de l’ordre et de contrainte sociale omniprésentes. Par ailleurs, la mobilisation survient de façon très brutale, c’est une mobilisation générale et donc un choc, un « état d’exception émotionnelle » inédit. Elle est également reçue en public, en foule, en communion avec l’ensemble de la population et là le jeu social peut imposer des attitudes et comportements théâtralisés ou du moins convenus. Chaleur, alcool, émotion jouent aussi un rôle certain. Il n’y a pas de place pour le moi, pour le « je » : l’individu est happé, englouti par le collectif et la lecture des premières lettres ou carnets en témoigne. Il est quasiment impossible de s’extraire de ce collectif et du conformisme social, il n’y a pas de dissidence possible. Aucun choix véritable n’est offert à l’individu, c’est ce que Frédéric Rousseau appelle plaisamment « l’effet piste noire » : comme en haut d’une piste de ski difficile, lorsque l’impulsion est donnée, il faut descendre et peu importe la manière. Tout cela produit un sentiment d’unanimisme que beaucoup trop d’historiens ont accepté sans vraiment l’analyser. Dans ce contexte, il est simpliste de se demander pourquoi les soldats n’ont pas déserté même si certains l’ont fait, notamment en permission. Déserter « vers l’avant », se rendre est tout aussi risqué : le bon accueil n’est pas garanti ! F. Rousseau évoque des Lotois, les frères Blanc, dont l’aîné, Léopold, tente d’abord de rassurer ses parents mais assez rapidement, cherche à échapper aux tranchées et réclame à ses parents un moyen de se rendre malade. Mais le père, effrayé, refuse d’accéder à sa demande. Non pas parce qu’il n’aime pas son enfant mais parce qu’il redoute vraisemblablement le poids du regard des autres dans ce monde rural où tout le monde se connaît et s’épie. Ne pas participer à la guerre est une menace qui pèse sur l’ordre social, même et surtout dans les milieux bourgeois. Avant de conclure, le conférencier tient à évoquer les femmes. Toutes sont mobilisées mais pas de la même manière ; les paysannes sont accaparées par le travail des champs mais les femmes de la bourgeoisie ou de l’élite intellectuelle s’adonnent aux « bonnes œuvres » réaffirmant leur position, étant digne de leur rang. Là aussi le contrôle social joue son rôle.

De nombreuses questions prolongent la communication. La première demande est de revenir sur la vulgate historiographique si souvent citée : consentement patriotique, haine de l’ennemi, esprit de croisade, les trois formant une « culture de guerre » ; la guerre aurait « ensauvagé » les hommes et ainsi préparé les grandes catastrophes du XXe siècle dont la Seconde Guerre mondiale et ses génocides. Cette vulgate est extrêmement présente aujourd’hui dans les magazines, les manuels scolaires, sans contrepartie historiographique, sans évocation des débats en cours. À une autre question posée sur la soi-disant « brutalisation » des sociétés, le conférencier répond en citant les nombreux comportements pacifistes ou tout simplement humains chez les belligérants. Dans l’ennemi les soldats du front se voient en miroir et les témoignages de haine ne sont exprimés à la marge que par ceux qui restent loin des misères des tranchées. Pour lui, les violences de l’Entre-deux-guerres souvent évoquées à l’appui de cette thèse ne sont que la conséquence de problèmes politiques ou sociaux non résolus et certainement pas celle d’une pathologie collective. D’autres questions soulèvent la question des rapports avec l’arrière, le rôle des instituteurs dans la préparation du conflit, la place des femmes, épouses ou mères. Elles témoignent de l’intérêt soulevé par cette communication. Nous conclurons avec le conférencier que la lecture du plus grand nombre possible de témoignages sur la durée de la guerre reste absolument indispensable pour éviter clichés et caricatures. Un grand merci à Frédéric Rousseau pour avoir libéré, dans un emploi du temps très chargé, un moment pour notre Société.

                                                                                                                  Patrice Foissac


Frédéric Rousseau au micro en compagnie de Geneviève Dreyfus-Armand

 

SÉANCE PUBLIQUE DU SAMEDI 5 DÉCEMBRE 2015

 

« L’année 1815, la fin de l’Empire et l’arrestation du Maréchal Ney dans le Lot »

En cette année 2015, nous avons souhaité nous souvenir d’un bicentenaire quelque peu oublié, celui de la chute de l’Empire et de la Restauration. Jean-Pierre Baux, l’un de nos distingués sociétaires, officier supérieur de gendarmerie et spécialiste d’histoire militaire, nous ayant aimablement proposé de nous entretenir en séance de l’arrestation du maréchal Ney dans le Lot, au château de Bessonies, il nous a paru opportun de plutôt lui consacrer notre séance publique annuelle.

« “Le Brave des braves”  face à son destin », tel est le sous-titre choisi par le conférencier pour illustrer la destinée tragique de celui qui fut fusillé le 7 décembre 1815, il y a deux cents ans presque jour pour jour, place de l’Observatoire à Paris, pour avoir trop hésité entre deux fidélités, celle jurée à Napoléon, auquel il devait tout et qu’il avait loyalement servi au péril de sa vie, et le serment prêté à Louis XVIII d’arrêter « Buonaparte », l’usurpateur. Pour bien marquer la gravité exceptionnelle du moment, Jean-Pierre Baux nous fait d’emblée revivre l’émouvante scène de l’exécution par la lecture d’un extrait de l’ouvrage « Les derniers feux » de Louis Garros. La mort courageuse du maréchal frappe les esprits : il refuse qu’on lui bande les yeux et lance : «  Ignorez-vous que depuis vingt-cinq ans, j’ai l’habitude de regarder en face les balles et les boulets ? » Et, lorsque les fusils s’abaissent, il porte sa main droite au cœur et commande : « Camarades… Faites votre devoir, frappez là ! ».

L’orateur revient sur la carrière fulgurante de Michel Ney qui est celle de tous ces maréchaux d’Empire d’origine populaire passés par l’armée royale et que les guerres de la Révolution distinguent rapidement, souvent plus par leur intrépidité que par de véritables qualités militaires, à l’exception notable de Davout et quelques autres. En dépit de réticences politiques – il a servi sous Moreau –, Ney se rallie à Napoléon qui le range dans la première promotion de maréchaux le 18 mai 1804. Placé à la tête du 6e Corps au camp de Boulogne, Ney remporte la bataille d’Elchingen au début d’une campagne qui s’achèvera par le triomphe d’Austerlitz ; ce sera son premier titre ducal. Il participe à la plupart des grandes batailles de l’épopée impériale mais se couvre de gloire en Russie lors de celle de La Moskowa, dont il est fait prince, et plus encore au cours de la retraite où il fait le coup de fusil avec les survivants de la Grande armée. Rallié avec les autres maréchaux à Louis XVIII, son destin bascule lorsque, le 7 mars 1815, Napoléon débarque à Golfe Juan et entame sa marche vers Paris, le « vol de l’aigle ».

Jean-Pierre Baux marque alors une pause dans la biographie du maréchal Ney pour évoquer le contexte de la Première restauration dans une France qui aspire à la paix – et on se souvient alors du tableau qu’en avait fait Étienne Baux lors du 59e Congrès de la FHMP dans cette même salle, « Insoumis et déserteurs en Quercy sous le Premier Empire ». Louis XVIII fait preuve d’une certaine modération en dépit des exigences des « ultras » et procède à une épuration très limitée de l’administration impériale ; ainsi les maréchaux, dont Ney, sont nommés pairs de France. Le nouveau régime n’en reste pas moins impopulaire par les exigences des émigrés, le retour du drapeau blanc, la hausse des contributions indirectes pour financer l’occupation alliée.

Rappelé en urgence le 6 mars, Ney est placé à la tête des troupes chargées de barrer la route de Napoléon. Le maréchal, pour son malheur, se laisse aller à une déclaration de fidélité enflammée au roi qui le reçoit, lui promettant de ramener Bonaparte « dans une cage de fer » ! Arrivé à Besançon pour prendre son commandement, il récidive par une autre déclaration imprudente : « Le débarquement de Bonaparte est un évènement heureux pour la France : ce sera le cinquième acte de sa tragédie. » Laissé sans ordres, comprenant la profonde réticence des troupes à combattre leur ancien chef, Ney hésite et, finalement, approché par un émissaire impérial porteur d’une lettre de Napoléon, change de camp.

On connaît la suite, l’arrivée tardive de Ney devant Waterloo, ses lourdes erreurs tactiques sur le champ de bataille mais aussi son courage lorsque la défaite se dessine : « venez voir comment meurt un maréchal de France ! » Le destin de Ney semble rapidement scellé quand Louis XVIII publie de Cambrai  sa première proclamation : « Le sang de mes enfants a coulé par une trahison dont les annales du monde n’offrent pas d’exemple. Je dois donc excepter du pardon les instigateurs et les auteurs de cette trame horrible : ils seront désignés à la vengeance des lois par les deux chambres que je me propose de rassembler incessamment. » Ney fuit Paris le 6 juillet sans sa femme déjà réfugiée chez sa nièce à Bessonies. Entre temps, la liste des proscrits dressée par Fouché, même réduite à 37 noms par le toujours magnanime Louis XVIII, place Ney en tête des personnes à arrêter. Caché à Saint-Alban, près de Montbrison, Ney hésite à passer en Suisse et rejoint finalement Bessonies. C’est là qu’un concours malheureux de circonstances, des indiscrétions et maladresses, peut-être de Ney lui-même, font remonter la nouvelle de sa présence au préfet du Cantal tout proche qui missionne une troupe de gendarmes pour aller procéder à l’arrestation du maréchal. Ce dernier, sans doute lassé de fuir ou inconscient du danger qui le guette, n’oppose aucune résistance lorsque, le 3 août 1815 au petit matin, le détachement de gendarmes se présente au château. D’Aurillac, Ney est ramené à Paris où il arrive le 17 août. S’ensuivent plusieurs jugements : celui du Conseil de guerre présidé par Jourdan après le courageux désistement de Moncey, celui de la Chambre des pairs après la déclaration d’incompétence du Conseil de guerre. Malgré les efforts désespérés de la maréchale, la mansuétude du jeune duc de Broglie, la sentence de mort est votée par 128 voix (dont celle de ses anciens compagnons, les maréchaux Sérurier, Kellermann, Pérignon et Marmont…)

Nous connaissons le dénouement et l’orateur laisse le mot de la fin à Napoléon qui apprend la tragique nouvelle à Sainte-Hélène : « C’est une faute de l’avoir laissé exécuter, car on vient d’en faire un martyr. Or c’était un brave homme et un homme brave, voilà tout. Il ne fallait pas lui demander des choses qui le dépassaient, j’en ai fait moi-même l’expérience… »

Félicitons Jean-Pierre Baux pour cette dynamique et riche conférence. Les lecteurs du BSEL auront le plaisir de le lire dans notre prochain numéro ; ils pourront également retrouver la période évoquée grâce aux recherches de M. Max Aussel qui nous offre un épisode tout à fait croustillant des tensions entre « impériaux » et royalistes à Montfaucon. 

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SÉANCE PUBLIQUE DU 6 DÉCEMBRE 2014

« Le Quercy au crépuscule du Roi-soleil »

 Notre invité, Patrick Ferté, professeur à l’Université de Toulouse II-Jean Jaurès, est un historien moderniste bien connu des  Cadurciens pour avoir consacré ses premières recherches à l’Université de Cahors dont il évoque « le coma au siècle des  Lumières » dans son mémoire de maîtrise soutenu en 1974. Il prolonge cette étude par un doctorat en histoire obtenu en 1979.    Pionnier des études prosopographiques, il va bientôt achever une entreprise qualifiée par Pierre Julia de « travail de bénédictin »,  le  Répertoire prosopographique des étudiants du Midi de la France dont le tome 2 est consacré au diocèse de Cahors.

 Ce n’est pourtant pas des étudiants que P. Ferté vient nous entretenir aujourd’hui mais d’un travail de recherches entièrement  consacré à La grande Généralité de Montauban sous Louis XIV d’après le Mémoire pour l’instruction du duc de Bourgogne (1699)  et  son complément par A. Cathala-Coture (1713), couronné par l’édition au CTHS de deux forts volumes. Dans la première partie  de  son exposé, l’auteur nous retrace la genèse de l’ouvrage : une enquête initiée par le duc de Beauvillier et l’illustre Fénelon, le  « cygne  de Cambrai », pour parfaire l’instruction du dauphin, le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. Il s’agit d’aider le futur  roi à avoir  une connaissance synthétique de son royaume grâce au rapport de chaque intendant, l’agent royal placé à la tête de la  plus  importante des divisions administratives du royaume, la Généralité. Celle de Montauban, créée en 1635, couvre alors,  rappelons-le,  le Quercy, le Rouergue, la Gascogne et le pays de Foix avant d’être ramenée au XVIIIe siècle au Quercy et au  Rouergue. C’est  l’intendant Le Pelletier de La Houssaye (1663-1723), futur contrôleur général des finances, qui va dresser l’un des tableaux les plus  dynamiques des paysages, ressources humaines et économiques de sa circonscription. Mais il sera  reproché à La Houssaye d’avoir négligé l’enquête historique et le nouvel intendant, Le Gendre, charge un « obscur juriste érudit », Antoine de Cathala-Coture de combler cette lacune. Notre érudit se lance alors, dix ans durant, dans une investigation démesurée depuis la nuit des temps qui aboutit en 1713 à un mémoire manuscrit de près de 900 pages resté malheureusement enfoui dans les tiroirs des bibliothèques (dont celle de Cahors) jusqu’à ce que Patrick Ferté en exhume les exemplaires survivants et les étudie dans une édition critique. Le conférencier invite les auditeurs quercinois à ne pas confondre ce « premier » Cathala-Coture, Antoine, avec son fils Jean, auteur d’une plus célèbre Histoire politique, littéraire et ecclésiastique du Quercy (1788) nourrie des recherches paternelles.

Après ces indispensables précisions méthodologiques, le conférencier nous livre quelques extraits des nombreuses observations relevées tant par La Houssaye que par Antoine de Cathala-Coture – leur proximité chronologique étant relativisée par le terrible hiver de 1709 –, toutes limitées au territoire actuel du département du Lot, c’est-à-dire aux élections de Cahors et Figeac, la vicomté de Turenne étant fiscalement hors du territoire étudié. Les premières informations intéressantes sont d’ordre démographique : l’intendant se livre à une estimation de la population urbaine qui accorde à Cahors 8 000 habitants, Figeac 3 000, Lauzerte 2 500, Gourdon et Martel 2 000, etc. Ces estimations parfaitement étayées par d’autres études montrent le sérieux de l’enquête. Le goût pour la statistique va ainsi s’étendre au bétail, aux charrues (2 500 pour l’élection de Cahors), aux récoltes. L’enquête insiste sur les productions, elle souligne dans les deux élections l’insuffisance de la culture du « bled » (même dans celle de Cahors « il suffit à peine pour la nourriture des habitans [sic] de l’élection ») mais relève la bonne santé du commerce des vins « qui descendent par le Lot et la Garonne à Bordeaux » depuis les grands travaux réalisés sous Colbert ou bien, dans le Figeacois, le commerce des toiles de chanvre. L’intendant insiste à plusieurs reprises sur la faiblesse des ressources et leur précarité, ainsi la culture du safran ou celle du « redoul » (coroyère à feuille de myrte) dont il rappelle qu’il se faisait « un débit assez considérable non seulement dans le royaume, mais aussi pour les pays étrangers. Comme la guerre a interrompu le commerce, on a fort négligé cette plante ». Patrick Ferté développe particulièrement cet aspect et accorde ensuite une large place au témoignage de Cathala-Coture sur les difficultés rencontrées par les Quercinois à la suite du « grand hiver » de 1709 qui s’ajoute à la guerre de Succession d’Espagne et sa pression fiscale. Il faudra un siècle pour que les cultures fruitières s’en remettent enfin. Interrompant cette litanie des productions agricoles et du commerce, le conférencier signale une originalité qui ne manque pas de surprendre l’assistance : la description détaillée (sans les peintures) de la grotte du Pech-Merle que l’on croyait découverte en 1922 seulement.

Chaleureusement applaudi, Patrick Ferté, répond ensuite à de nombreuses questions de la salle sur la faiblesse de l’émigration quercinoise comparée à celle de nos voisins rouergats, la richesse du fonds ancien de la Bibliothèque municipale, la différence entre foyers fiscaux et foyers réels, etc.

Nous remercions l’orateur qui a su passionner une salle très honorablement peuplée, le tout sans projeter la moindre image, ce qui n’est pas un mince exploit. Pour nos lecteurs et sociétaires qui souhaiteraient approfondir la question, signalons que l’ouvrage de Patrick Ferté est disponible en librairie ou en commande sur le site de l’éditeur : http://cths.fr/ed/selec.php?sc=ed 


 

DE GEORGES À ANNETTE
Correspondance de guerre

Dans la tourmente des années sombres, 1940-1945, voici la correspondance de Georges à Annette que nous livre, pour notre très grand intérêt, leur fils, Robert Roques, dans un ouvrage récemment paru (juin 2016) : deux jeunes gens de 20 ans, Georges, élève instituteur, né à Graulhet, et Annette travailleuse en maroquinerie dans cette même ville.

Comme tant et tant d’autres, la « Grande Histoire » les a séparés dès le début de leur aventure personnelle. Ce fut d’abord pour Georges l’embrigadement dans les Chantiers de jeunesse du 17 novembre 1941 au 30 juin 1942 à Avèze dans le Gard. Ces Chantiers, dans l’optique de la Révolution nationale instaurée par Vichy, se voulaient instruments de régénération de la jeunesse, grâce à un service civil obligatoire, voué à des travaux utiles à la communauté et effectués dans un cadre paramilitaire. Puis le départ au STO, Service du travail obligatoire, par une loi du 16 février 1943 pour les Français des classes 1920, 1921 et 1922 : 600 000 Français ont été ainsi envoyés en Allemagne, signe manifeste de la soumission du régime de Vichy à l’Allemagne hitlérienne. Georges, à partir du 9 août 1943 travaille à Wetter, près de Dortmund, mais devra attendre le 12 mai 1945 pour rentrer en France et retrouver les siens.

L’échange de lettres nous révèle la force des sentiments entre ces deux jeunes gens qui se sont promis, comme le souligne Robert, leur fils. « Écrire souvent, tous les jours, parfois plusieurs fois par jour semblait aussi courant que la pratique du SMS de nos jours. Correspondance à première vue assez futile, imprégnée de l’instant qui maintient le lien que l’on pense indispensable vu l’éloignement ». Seules sont conservées les lettres de Georges à Annette. Sauf deux lettres d’Annette en 1942 et celle qu’elle envoya à Georges le 13 avril 1944 et qui lui revint au moment où toute correspondance s’arrête entre la France et l’Allemagne. Depuis toujours, Georges aimait écrire et sa formation le lui permet avec facilité dans un français très correct. Le papier utilisé, une page de cahier d’écolier à grands carreaux et avec marge rouge est couvert au crayon : la date, le jour de l’écriture, le numéro des courriers ne manquent jamais. Les enveloppes timbrées à l’effigie d’Hitler sont méticuleusement remplies au recto et au verso pour satisfaire aux exigences des contrôles.

Comme bien souvent dans les familles cette correspondance a dormi, bien oubliée au fond d’un meuble, à l’écart, avant d’être retrouvée par leur fils Robert, on devine avec quelle émotion. C’était la découverte d’un pan entier de la vie de ses parents qui ne parlèrent pas à leurs enfants ou à leurs petits enfants de ces années où ils vécurent, séparés, le début de leur engagement mutuel.

Encouragé par Pierre Laborie séduit par l’authenticité, la régularité et la qualité d’écriture de cet ensemble de 115 lettres et cartes postales, Robert Roques a décidé de le publier en choisissant les extraits les plus significatifs. En une longue préface Pierre Laborie a replacé ces témoignages au jour le jour dans la complexité du contexte général et en souligne la richesse mémorielle. Au fil des citations, Robert a su relier les épisodes vécus par son père. Il a classé par thèmes les différents aspects du quotidien en Allemagne : le travail, la nourriture, la baraque où l’on vit, les camarades, les bombardements…

Dans une émouvante postface Robert témoigne de tout ce que cette correspondance lui a apporté : « une leçon de patience, de sagesse et d’amour ». Enfin, le petit-fils de Georges, Julien Roques, a superbement mis en valeur, avec beaucoup d’originalité, l’essentiel de cette correspondance en un volume où la clarté de la mise en pages, les trouvailles graphiques séduiront le lecteur. Des documents astucieusement présentés, fac-similés, photos, dessins, nous rendent tout proche l’auteur des lettres. Des repères historiques et géographiques très accessibles et une bibliographie complètent cet ouvrage particulièrement attrayant.

Le Chantier et le sursis.

On découvre Georges au Chantier de jeunesse dans le camp situé à Avèze dans le Gard, à 60 km de Milhau. De novembre 1941 à juin 1942, il raconte à Annette son travail de téléphoniste parfois pénible quand il faut relever les lignes dans la neige. Il lui fait part de son hésitation à lui envoyer sa photo en uniforme, blouson, pantalon, grand béret verts, car il parait s’amuser, sans plus, de sa tenue qu’il lui tarde « cent fois » de remplacer par ses habits civils. L’ordinaire est maigre, heureusement des provisions venues de Graulhet peuvent compenser. Vers la fin, la vie devient difficile à supporter : lettres ouvertes, marches de nuit, rares distractions. Le retour à Graulhet et la joie de retrouver Annette après huit mois et un jour mettent un terme à ce premier échange de lettres. Après six mois de répit Georges reprend sa formation d’enseignant en qualité d’élève-maitre au collège technique de Gourdan-Polignan avec des stages à Montauban puis à Pau. Il en apprécie l’esprit et les cours donnés par des professeurs « très gentils et compétents ». C’est également la reprise de sa correspondance où de semaine en semaine s’installe l’inquiétude de l’avenir. Dans la France désormais entièrement occupée se mettait en place inexorablement le STO avec la certitude de départ pour la classe 1941. Déjà Georges a vu partir des copains et ne doute pas que ce sera son tour dès la formation terminée (le 10 juillet 43). Il reçoit en effet un télégramme le 31 et le 6 août part pour l’Allemagne.

L’Allemagne

Désormais la correspondance s’établit avec Annette depuis Wetter près de Dortmund où Georges est affecté dans une usine d’armement : une lettre chaque quatre ou six jours. La transmission du courrier, au fil des mois devint plus aléatoire, le nombre des lettres autorisé réduit. La censure incite à la prudence, sous peine de sanctions : mystérieux « stages à Dortmund ». Le travail, « das Arbeit », règle le quotidien de Georges employé au montage des carcasses et des tourelles de tanks : polir les plaques à la meule électrique, visser, aider au montage en équipe de jour et de nuit. Pour Georges, robuste et en bonne santé, mais bien peu accoutumé à des travaux de force, la fatigue est écrasante après dix à douze heures d’usine par jour. S’y ajoutent le danger permanent et les accidents fréquents quelque fois mortels. Lui-même a un doigt écrasé en avril 1944 et échappe au pire à plusieurs reprises. Parfois l’ingénieur mécontent impose plus d’heures travaillées. Dès lors, pour tenir et se refaire, il faut manger et dormir. À l’ordinaire, soupe, pommes de terre, verdure (choux), petite boule de viande (pas toujours) pain, bière assurent l’essentiel. Au printemps 1944 les rutabagas remplacent les pommes de terre et la soupe devient de plus en plus claire. « On s’arrête à peine pour manger et on pense ensuite à dormir ».Georges dort dans la baraque n°7, près de l’usine, qui regroupe 18 ouvriers français et russes. Là, il retrouve un peu de chaleur humaine et la chaleur physique du poêle où brûle un mauvais charbon. Les attaques de puces et de punaises infestent parfois les paillasses des lits rarement désinfectées. « On les craint davantage que les alertes » ! En effet, à l’automne 1943 s’engage la formidable bataille aérienne au- dessus de l’Allemagne avec Berlin pour objectif, bombardée pour la première fois le 18 novembre. Les raids alliés visent aussi le cœur économique du pays où se forgent les outils de guerre. Au fil des mois les alertes se multiplient et Georges apprend les codes concernant les préalertes, les alertes, les replis aux abris, les fins d’alerte. À chaque fois le travail s’arrête, l’usine évacuée et Georges se félicite de gagner quelques heures de répit, malgré le danger, le vacarme de la DCA, le ciel en feu. Mais il rassure Annette : « les abris sont sûrs » mais « n’empêche que c’est une drôle de vie que d’être toujours suspendu au son des sirènes ». L’angoisse d’un vrai bombardement auquel ils échapperont, ne quitte jamais les habitants des baraques qui furent mitraillées à plusieurs reprises. Comme il l’écrit à Annette, le triste quotidien, travail, sommeil, lessive, ne laisse que peu de temps aux répits et aux distractions : les discussions avec les copains, tarnais et autres, quelques lectures, de rares sorties hors du camp, parfois le cinéma offert chaque quinze jours. « Même si on n’y comprend rien il y a de belles musiques et je suis devenu tellement abruti par l’usine que j’aime bien me trouver dans un milieu autre ». Le cinéma permet aussi de voir les actualités, ainsi Georges, le 2 juillet 1944, voit les premières images du débarquement en Normandie. L’évocation de la guerre et des progrès des alliés ne pouvait évidemment pas prendre place dans cette correspondance : d’où une extrême prudence et des commentaires surprenants pour le lecteur d’aujourd’hui. Georges et ses copains ont appris par la radio la défection de l’Italie, les bombardements de Berlin, les reculs allemands. Il s’inquiète de possibles bombardements en France, sur Toulouse en particulier. Autant d’interrogations et d’angoisses sur le terme de la guerre qui finira bien par s’arrêter. « Vivement que tout cela finisse et je n’ai qu’un désir…te retrouver afin de vivre un peu » (mars 1944).

La correspondance s’interrompt en août 1944, le courrier étant supprimé. On ne sait ce qui s’est passé pendant de longs mois pour Annette et Georges qui n’a été rapatrié qu’en mai 1945. Mais, comme l’écrit leur fils Robert, « le lien entre eux était si fort qu’il n’a pas été rompu… », malgré ce « grand vide » qui n’appartient qu’à eux. Amaigri, fatigué, Georges se remit au bout de quelques mois et le premier octobre 1945 fut nommé à l’école de Trémoulines, hameau de la commune de Lacaune. De Lacaune, il s’y rendit à pied, une heure de marche, le maire n’ayant pas pris la peine de l’accompagner. Douze élèves de tous les niveaux l’attendaient.

Il épousa Annette le 23 avril 46 : « un mariage républicain, pas plus, pas de noce ni de festivités, par nécessité et conviction » (Robert Roques).

Comme l’explique Pierre Laborie dans sa préface, « les généralisations, les confusions et les amalgames sommaires ont souvent pollué, le souvenir des STO ». Cela pour plusieurs raisons. D’abord, dans le cadre du STO, des dizaines de milliers de volontaires sont partis travailler en Allemagne, dont des femmes, pour diverses raisons, pécuniaires ou autres, peut-être 200 000 selon les historiens. Georges en a rencontré. Cela ne pouvait que ternir l’image de l’ensemble des travailleurs. Le débat sur le STO s’est envenimé aussi avec la volonté de certaines associations de faire adopter le terme de « déportés du travail » pour ceux qui avaient été forcés de partir. D’où les protestations des déportés des camps de la mort soucieux de marquer la différence, ce qui a conduit à l’abandon du mot contesté. Du fait des « mémoires concurrentes » l’histoire des requis du STO est méconnue, souvent absente. Le recours à des sources moins conventionnelles, notamment à l’échelle de la microhistoire, permet de comprendre un peu mieux leur expérience, d’apprécier leur sacrifice, leurs risques. Ainsi comblera-t-on ce qui n’est pas très loin d’un « trou de mémoire ». On saisit mieux dans cette optique toute la valeur du témoignage de Georges dans ses lettres à Annette, au-delà de l’émotion que procure l’échange entre deux jeunes de vingt ans. « Je suis quand même heureux de savoir que loin de moi il y a quelqu’un qui ne m’oublie pas, c’est ma plus grande force » (17 octobre 1943).

Étienne Baux


Françoise Auricoste, Claude Lufeaux, Histoire de Pradines. Le village devenu ville au bord du Lot, Pradines, mairie de Pradines, 2013.

Le Bulletin de la Société des études du Lot se devait de présenter l’un des derniers ouvrages de Françoise Auricoste, auteur de nombreux travaux historiques sur le Quercy. Tant cette infatigable historienne explore depuis des années les archives relatives aux villages du département pour en restituer le passé (Cazals, les Arques, Marminiac, Montcléra, Goujounac, entre autres) et redonne vie à des groupes sociaux de l’époque moderne (les femmes, les artisans, la bourgeoisie des campagnes, les meuniers, les aubergistes et cabaretiers, les marchands et négociants, les protestants).

Cet ouvrage a été commencé par Claude Lufeaux, disparu en 2011, et repris par Françoise Auricoste après le décès de celui-ci, grâce à l’entremise de la Société des études du Lot et, tout particulièrement, de son secrétaire, Philippe Deladerrière.

Claude Lufeaux avait rassemblé des archives privées de familles pradinoises et sorti de l’oubli les archives communales de Pradines (cadastres, contributions, listes de consuls, procès-verbaux de séances du conseil municipal). Françoise Auricoste a élaboré une synthèse historique, en complétant ces recherches, notamment aux Archives départementales du Lot, et en étudiant plus particulièrement les actes notariés des XVIIe et XVIIIe siècles, tant de Pradines que de Cahors.

Pradines est, en effet, indissociable de Cahors tant par sa proximité que par leur longue histoire partagée. C’est à Pradines que, depuis le Moyen Âge et surtout depuis la fin des guerres de religion, les notables de Cahors – magistrats, chanoines, universitaires, puis marchands et négociants – ont leur métairie et leur maison de campagne. Le collège Pélegry, installé à Cahors, est implanté également à Pradines, où il possède quelques rentes. Restituer les origines et le développement de Pradines au cours des siècles présente aussi le grand intérêt de voir comment une petite commune rurale, longtemps restée dans l’ombre de Cahors, est devenue, en ce début du XXIe siècle, une ville de 3 500 habitants, la septième du département par sa population.

En douze chapitres, organisés chronologiquement, Françoise Auricoste, relate l’histoire, depuis ses origines jusqu’à nos jours, de cette singulière agglomération – composée de quatre sections (Pradines, Labéraudie, Flaynac et Flottes). Avec la prudence de mise sur la période ancienne où les datations sont incertaines, l’auteur avance l’hypothèse de la présence de villas gallo-romaines et étudie de façon détaillée l’origine des toponymes de Pradines. La première église de Flaynac existe en 945 et l’évêque de Cahors, seigneur du lieu, y possède une villa dès cette date et y fait construire un château, mentionné au début du XIIIe siècle. Ce faisant, l’histoire des grandes familles de Cahors, présentes également à Pradines, transparaît (les de Jean, les Bréal).

L’auteur évoque la formation des paroisses et les constructions d’églises, ainsi que leurs vicissitudes. Les guerres, celle de Cent Ans puis les conflits religieux, ainsi que les épidémies de pestes, affectent Pradines comme de nombreux villages de la région. La structuration de la communauté est décrite, avec la progressive formation d’une administration.

Dans un très intéressant chapitre, l’auteur montre comment, aux XVIIe et XVIIIe siècles, Pradines est la grande métairie des notables cadurciens et souligne que la société pradinoise est composée alors de ces grands propriétaires, de métayers et de vignerons. L’étude plus détaillée de deux familles, les Peyrusse et les Chomyé, montre comment ont pu se constituer des grandes propriétés. Les universitaires et les magistrats se rendent maîtres de nombreuses métairies, ainsi que les prêtres et chanoines prébendiers du diocèse, puis les marchands. Des détails de la vie quotidienne sont donnés, notamment à partir d’inventaires après décès. La proximité de la rivière conditionne la vie économique du village. Les métiers de l’époque moderne sont rappelés.

Après avoir évoqué la Révolution dans le village, l’auteur montre que Pradines est une commune essentiellement agricole en 1850. Une partie de la population vit dans la pauvreté au XIXe siècle et la crise du phylloxéra fait disparaître la vigne. L’évolution du village au cours des deux derniers siècles est retracée, avec les mutations progressives et continues vers la modernité actuelle qui fait de Pradines une « ville à la campagne ». Des personnalités célèbres ayant partagé la vie de Pradines sont évoquées, comme la pacifiste et féministe Marcelle Capy, l’ancien président du Sénat et du Conseil général du Lot, Gaston Monnerville, et le « peintre de la lumière » Eugène Pujol.

                                                                                            Geneviève Dreyfus-Armand

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Serge Austruy et Claude Lufeaux,  Pradines en images, Pradines, mairie de Pradines, 2013.

Venant en agréable complément au livre d’histoire précédemment décrit, ce recueil de documents iconographiques a été préparé par Serge Austruy et Claude Lufeaux, membres actifs de la Société des études du Lot. Cet album se feuillette avec grand plaisir. Aussi bien par ceux qui découvrent Pradines, que par les Pradinois, qui le verront sans doute avec curiosité et un brin d’amusement ou de nostalgie.

Issues de collections familiales ou publiques, cartes postales et photos donnent à voir Pradines et ses habitants : les écoles et leurs élèves, les maisons et leurs habitants, la rivière Lot, la gare, l’aérodrome de Labéraudie, les jours de fêtes, les éléments du patrimoine ou les travaux des champs. Ainsi que les personnalités qui ont illustré la commune : des Justes parmi les nations de la sombre période de l’Occupation, mais aussi Marcelle Capy, Gaston Monnerville et Eugène Pujol.

 Geneviève Dreyfus-Armand 

 


Pascal Riviale, Christophe Galinon, Une vie dans les Andes. Le journal de Théodore Ber (1864 – 1896), Paris, Ginkgo éditeur, 2013.

C’est la découverte, dans les premières années du XXIe siècle, de volumes manuscrits représentant plus de 3 000 pages et de quelques imprimés datant également de la seconde moitié du XIXe siècle, qui a permis de faire émerger la figure haute en couleurs de Théodore Ber, Figeacois d’origine. Ces écrits rescapés et déposés récemment dans le service des archives de la ville de Figeac sont la base de cet ouvrage, dû à Pascal Riviale, américaniste, chargé d’études documentaires auprès des Archives nationales, et à Christophe Galinon, archiviste de la sous-préfecture lotoise.

Les deux auteurs ont choisi les passages les plus intéressants et significatifs de l’abondante prose laissée par Théodore Ber, organisés autour de grands thèmes et ordonnés de manière chronologique. Au-delà de la personnalité de Ber, les auteurs présentent en introduction les courants d’émigration partis du département du Lot vers l’Amérique latine, et le Pérou en particulier, dans la seconde moitié du XIXe siècle. 

Fils d’un tailleur installé à Figeac, Théodore Ber nait en 1820 et fréquente le collège de la ville, puis habite un temps chez son père à Decazeville. Après avoir appris le métier de tailleur et effectué son tour de France, il s’installe à Paris comme commis marchand. Fervent républicain, il participe aux journées révolutionnaires de 1848 et, vers 1860, émigre au Chili puis au Pérou. Il y exerce divers métiers avant de devenir professeur de français dans différents collèges et dans des familles aisées. Après un bref retour en France en 1870 et 1871, il repart au Pérou, devient journaliste puis se consacre à des fouilles archéologiques, missionné un temps par le ministère français de l’Instruction publique et travaillant également pour des musées américains. Il réside ensuite dans la nouvelle colonie de La Merced, sur le piémont amazonien des Andes, où il exerce les fonctions les plus diverses – de régisseur d’hacienda à juge de paix – avant de terminer sa vie à Lima en 1900.

Dans un travail d’écriture quasi quotidien, Théodore Ber relate sa vie tumultueuse tout en se faisant un observateur curieux de la société dans laquelle il était amené à vivre, notamment des Français émigrés au Pérou. On ne sait par quel biais son journal est revenu à Figeac comme il le souhaitait vivement. Sa prose est vivante, directe et témoigne d’un esprit curieux et ouvert.

Cet ouvrage concernera aussi bien les lecteurs intéressés par l’émigration lotoise outre-Atlantique que ceux attirés par la vie quotidienne dans le lointain Pérou dans le premier siècle de son indépendance. En 2014, les auteurs ont également proposé au public du Musée Champollion une exposition temporaire à succès intitulée 40 ans dans les Andes. L’itinéraire oublié de Théodore Ber (1820-1900).

                                                                                  Geneviève Dreyfus-Armand 


 

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Cassagne, Jean-Marie et Korsak, Mariola, 
Villes & Villages en pays lotois
Vayrac, Tertium Éditions, 2013, 300 p.
Texte signé: Pierre-Henri Bill- Paul Cassayre, L’Affaire de Cajarc, s. l., auteur (impr. Grapho12, Villefranche-de-Rouergue), 2013, 111 p.

L’auteur principal, J.-M. Cassagne, a déjà publié toute une série d’ouvrages départementaux sur les noms des communes de différents départements français (34), chez deux éditeurs principaux (Sud-Ouest puis Bordessoules), avec, comme co-auteurs, Stéphane Seguin puis Mariola Korsak pour la plupart de ses ouvrages. Les auteurs sont linguistes de formation et passionnés de toponymie, Cassagne étant directeur d’études dans l’École de Gendarmerie de Rochefort chargée d’enseigner les langues aux gendarmes destinés à servir en opérations extérieures.

En tant que lotois d’origine, Cassagne a voulu servir son département en travaillant aussi bien sur les noms des communes que sur ceux des hameaux.

En l’absence de toute introduction et de bibliographie, il ressort que la nomenclature repose sur la carte topographique IGN, les quelques formes anciennes citées sur l’ouvrage de Fr.-M. Lacoste, Origines des noms de lieux quercynois, écrit en 1913 et publié en 2001 (Cahors, Éditions Quercy-Recherche, Cahors, 2002). De très rares attestations proviennent du Cartulaire de l’abbaye d’Obazine édité par B. Barrière (Clermont-Ferrand, Institut d’Études du Massif Central, 1989), certaines autres sont d’origine inconnue.

Les articles sont disposés selon l’ordre alphabétique. Le nom n’est suivi d’aucune commune d’appartenance : les auteurs ne traitent donc pas de noms de lieux avec référents, mais seulement de formes linguistiques.

La structure des articles n’est pas systématique. De nombreux renseignements d’ordre historique, géographique, topographique, linguistique les alimentent, parfois très intéressants, mais sans que le lecteur puisse en connaître l’origine.

Dans la plupart des articles, sont citées des hypothèses étymologiques, appelées « théories », émises par des auteurs dont le nom est tu, ainsi que des étymologies populaires ; il est assez probable d’ailleurs que les premières soient aussi populaires que les secondes. Mais leur présence n’est pas inintéressante dans la mesure où elles révèlent non seulement l’intérêt que les populations, le plus souvent locales, portent aux noms des lieux qu’ils fréquentent, mais aussi leur rapport aux lieux.

À cet égard, un bon exemple est constitué par le nom Costeraste [86] qui, comme les auteurs ne le disent pas, est celui d’une ancienne paroisse de la commune de Gramat. Selon Lacoste [219], « Costorausta, dans un acte de la maison d’Hébrard et autres anc. documents (Costarausta (Riparium de), dans le traité de 1287 entre Philippe-le-Bel et le roi d’Angleterre).L’adj. Raste signifie vide, rare, court, clair-semé, sec, aride (Boucoiran) ; du lat. radere, raser. La costo rasto est donc une côte rasée, aride, qualificatif qui convient parfaitement à la petite paroisse de la banlieue de Gourdon ». Selon Cassagne et Korsak [86], « Le toponyme est une formation occitane qui signifie “le coteau clairsemé, vide de végétation”. Le nom évoque des terrains secs et arides. L’adjectif raste vient du latin radere (= raser). La localité est mentionnée sous le nom de Costerauste dans un manuscrit de 1620, Costorausta dans un acte du Moyen Âge. Il existe une tradition locale qui veut que Costeraste signifie « la pente rôtie, bien exposée au soleil ». Ce nom est en effet attesté sous les formes Costarosta et Costa Bastida dans les deux versions du même texte de 1287, publiées dans les Annales du Midi (1912, 65) et le Bulletin Philologique et Historique du CTHS (1964, 546). La forme Bastida est issue d’une mélecture de Rostida, de l’ancien occitan rostida « rôtie » (par le soleil en l’occurrence) ; la forme Rosta est issue de l’ancien occitan raust « escarpé, rude, raide », tous deux dérivés de germanique *raustjan “rôtir” (FEW 682b). Les côtes nommées Costeraste ou Coste Raste ne sont pas toutes orientées Sud, leur pente peut être de faible à très forte, sur une longueur de 10 à 250 mètres : l’étymon est donc bien raust « escarpé, rude, raide », mais la variante de 1287 exprime très clairement que le sémantisme « rôtie » est très ancien.

  1. Vie de saint Didier, évêque de Cahors au milieu du VIIe siècle, écrite au début du IXe siècle, constitue la source de base de l’histoire du Quercy. Les auteurs ne l’ont pas utilisée de première main, par exemple dans l’édition de R. Poupardin (Paris, 1900) et contrairement à Lacoste, mais d’après des extraits d’auteurs qui reposent sur un autre manuscrit que celui utilisé par Poupardin, d’où Cocurnago [87] au lieu de Cocurnaco. Que référence soit faite ou non à ladite Vie, les étymologies de formations antiques laissent encore plus à désirer que celles des formations dialectales. D’après les auteurs, Séniergues serait « un calque de l’appellation latine Sinnianicas (= les terres de Sinius) » ; non seulement cette forme toponymique n’est nullement attestée, mais ladite Vie porte Siciniago, dont l’étymologie est, sans conteste possible, nomen latin Sicinius (OPEL IV, 80) + -acu. Quant à la forme actuelle, Séniergues, elle est le produit d’un changement de suffixe : Sicinius + -anicu ; ce changement de suffixe n’est pas postérieur à la rédaction de la Vie qui contient d’autres noms ainsi suffixés, mais a été réalisé au contraire dans 

la période écoulée entre la mort de saint Didier (en 655) et la rédaction (début IXe siècle). Ce témoignage est extrêmement important quant à la vitalité du suffixe qui a été usité dans la toponymie méridionale du Ve au VIIIe siècle.

Cela n’empêche pas les auteurs d’avoir de très bonnes intuitions : Gluges est ainsi expliqué par nomen latin Claudius + -anu, en se basant sur une forme ancienne Glugano du XIe siècle dont ils taisent malheureusement la référence [127], forme encore apparente dans capellania de Glojanis au début du XIVe siècle (J. de Font-Réaulx, Pouillés de la province de Bourges, Paris, 1961, 445). Le recul de l’accent tonique est relativement fréquent dans la toponymie du Massif Central.

Quant à la toponymie d’origine romane voire dialectale, les auteurs se sentent plus à l’aise, et peuvent le démontrer plus aisément au sujet des noms de hameaux.

La rédaction des notices repose sur beaucoup d’ambiguïtés et d’à-peu-près, de même que les étymologies. On pourra citer l’exemple de Lamativie : « Le hameau primitif a été fondé par le sieur Mathive ou dame Mathive (forme féminine de Mathieu) » [147]. Dans la commune de Saignes, le hameau Lamativie est attesté Lamatevia en 1504 (L. d’Alauzier, Le dénombrement de 1504 en Quercy, Cahors, 1985, 63) : du nom Matheus + -ia, où la voyelle joue son rôle de semi-consonne [?]. Lacoste n’avait pas eu besoin de suivre des cours de linguistique pour écrire : « Lamativie. Le domaine de Mathíou, Mathieu » [297].

L’ouvrage est sans incontestablement le plus intéressant de ceux qu’ont publié les auteurs. Divers renseignements ou réflexions de tous ordres viennent apporter un peu de lumière dans l’obscurité due aussi bien à l’absence de scientificité des notices, tant dans leur forme que dans leur fond, qu’à l’inexistence de toute référence qui donnent à ce type d’ouvrage le statut d’OVNI (Onomastique Vagante Non Identifiée). Des règles existent qui confèrent à l’Onomastique le statut de science, et un savant, fût-il civil, ne peut que s’en gendarmer.

Pierre-Henri BillL’Affaire de Cajarc, s. l., auteur (impr. Grapho12, Villefranche-de-Rouergue), 2013, 111 p.

 


Serge Juskiewenski
Si les pierres parlaient.

Une histoire du territoire du Parc naturel régional des Causses du Quercy, 400 p., Édicausse, juillet 2012 (ouvrage accompagné d’un portfolio de 18 photographies de Nelly Blaya). « Certains soirs lorsque sans se lasser le regard parcourt les vastes horizons mauves des causses ou bien s’accroche, fasciné, à la verticalité grise et ocre d’une falaise magnifiée par le soleil couchant, l’envie vient parfois de dérouler cette chaîne, de remonter le temps… » C’est son amour du Quercy et de ses causses bien perceptible dans cette phrase introductive, qui a guidé Serge Juskiewenski tout au long de son projet. De la préhistoire à nos jours il nous conte la belle aventure de ceux qui ont peuplé et construit ce territoire. Ultime hommage à cette terre de celui, trop tôt disparu en mars 2012, qui fut le Présidentfondateur du Parc, de 1999 à 2012 et auquel il se consacra avec passion. Pari risqué d’assumer en un seul volume une si abondante matière. Cela d’autant que l’auteur ne trouvait pas dans son parcours initial les outils pour se lancer dans cette entreprise. Sa carrière de praticien hospitalier et de professeur de médecine lui avait donné de légitimes satisfactions. Mais pourquoi donc ce passage à l’histoire ? L’héritage d’une tradition familiale bien ancrée en Quercy, une connaissance approfondie des milieux naturels et humains enrichie au fil de ses mandats électoraux au Conseil général du Lot et au Conseil régional de Midi-Pyrénées, sa familiarité avec les travaux antérieurs y ont beaucoup aidé et l’ont décidé à franchir le pas. Il aurait pu s’en tenir à la chronique locale ; il a fait beaucoup plus et comme il le dit lui-même, il présente une histoire dans l’Histoire. En cela réside l’originalité et l’intérêt de l’ouvrage : en effet, le territoire du Parc ne saurait se voir comme un isolat et l’historien du local a su expliquer les évolutions du local en les replaçant dans le contexte régional et national, rapidement mais justement évoqué. Les chapitres s’étoffent progressivement jusqu’au XXe siècle très riche en données de première main. On aimera beaucoup tout ce qui touche à la vie quotidienne largement développée et avec beaucoup d’aisance. Serge Juskiewenski a voulu que son texte soit accompagné d’un portfolio de 18 images, superbes, où la pierre, l’eau, la terre racontent la même histoire. On les doit au talent de Nelly Blaya. On saura gré au Parc naturel régional des Causses du Quercy d’avoir permis l’édition de cet ouvrage. Aux résidents et aux visiteurs du Parc il apportera au-delà d’une lecture stimulante et d’une découverte originale, des éléments de réflexion pour guider des actions à venir. 


 

 Dominique Camusso 
Cent jours au front en 1915.

Dominique Camusso, Cent jours au front en 1915.

Un sapeur du Quercy dans les tranchées de Champagne, Paris, L'Harmattan, 2011, 165 p. (Collection Mémoires du XXe siècle).

Après la meurtrière guerre de mouvement du début du conflit, celuici prend une toute autre tournure dès 1915. Le front se stabilise. Des Flandres aux Vosges, les hommes, de part et d'autre, s'enterrent dans des kilomètres de tranchées. Il faut cependant reconquérir le terrain perdu. Les attaques sont menées au « sifflet », les soldats escaladent les parapets
et viennent échouer sur les barbelés des tranchées adverses, les « séchoirs » selon leur expression. Les résultats espérés ne sont pas atteints : on ne « grignote » pas grand chose…
Alors une autre forme de combat, connue depuis le Moyen Âge, est réactivée : la sape. Il faut creuser des tunnels sous et même au-delà des lignes adverses pour créer, par l'explosion, des ruptures dans la défense ennemie et ainsi favoriser les futures attaques de surface pour les fantassins. Cette spécialité de l'armée de terre menée par les hommes du Génie a été peu abordée par les nombreux ouvrages publiés sur la Grande Guerre. La guerre des mines à la Butte de Vauquois ou aux Éparges a bien été évoquée par Pézard ou Genevoix, mais comme une composante de la bataille d'Argonne ou des Hauts-de-Meuse. Ici, l'auteur, à partir des Journaux de Marche des Opérations (JMO) mis à la disposition du grand public et de quelques écrits d'un grand père « poilu », nous fait découvrir le travail des « terrassiers de l'ombre ». Creuser des tunnels, étayer les parois, déblayer, écouter car l'ennemi en fait tout autant, charger les fourneaux d'explosif et espérer être le premier à faire « sauter » résume les conditions de vie angoissantes du sapeur. Il faut obtenir un entonnoir afin que les fantassins dans leur progression puissent s'y abriter, prendre position et utiliser les lèvres du cône comme point haut d'observation.
Armand Truel, originaire de Terrou, était sapeur au 16e bataillon du 2e Régiment du Génie de Montpellier. Après 100 jours passés en Champagne pouilleuse, le jour de notre fête nationale, une bombe met un terme à sa présence au combat. Encore dans sa 19e année, grand blessé, il ne reverra jamais le front. Alors que la nation se prépare sous les formes les plus diverses à commémorer la Grande Guerre, Dominique Camusso, petit-fils d'Armand, par son travail de recherche et de collecte dévoile un autre aspect peu connu du premier conflit mondial, celui de la guerre des mines. C’est dire tout l’intérêt de cet ouvrage dont nous ne saurions trop recommander la lecture.

Bruno SABATIER


 

Jean-Luc Obereiner, Contes et légendes du Quercy.
 Le sacré, le magique, le merveilleux, Éditions Quercy-Recherche, 2011, 246 p.

J.-L. Obereiner se penche sur un sujet qu’il affectionne particulièrement : le légendaire quercinois. On pourrait, à la seule lecture du titre, nourrir quelques doutes : le sujet n’est-il pas définitivement épuisé par les nombreuses parutions antérieures dont celles du regretté Robert Martinot ? Le sommaire annonce d’ailleurs « Les grandes légendes » où l’on retrouve bien sûr « Le saut de la Mounine » et où l’on s’attend (on me pardonnera ce clin d’oeil !) à rencontrer inévitablement saint vertueux, diable et Drac. L’ouvrage est également introduit et conclu par quelques études très sérieuses : « Le légendaire rural », « Légendes et croyances, reflets des mentalités de 1609 à 1974 », « Index géographique » et « Petit vocabulaire merveilleux ». Mais J.-L. Obereiner est devenu, privilège de la culture et de l’expérience, un véritable sage et le sujet est grandement renouvelé par la malice avec laquelle il revisite les légendes traditionnelles et surtout en introduit de « nouvelles ». Il montre ainsi avec beaucoup de distance et d’humour - dans un monde et un domaine qui parfois en manquent cruellement - qu’un légendaire n’est pas un objet figé. Polémiques contemporaines, marchandisation, excès de sérieux, voilà qui alimente un grand nombre de « légendes facétieuses » : on recommandera donc volontiers parmi tant d’autres « La naissance de Cahors » ou « Les chemins de Saint-Jacques »… La lecture de cet ouvrage permet donc

d’accéder de la façon la plus agréable qui soit au « monde d’efficacité symbolique » revendiqué par Dominique Saur et opportunément rappelé dans la préface.


Patrice FOISSAC


Correspondances de soldats lotois (1914-1918)

Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale. Correspondance des frères Toulouse (1914-1916). Souvenirs de René Trognard (1914-1918), Préface de Jacques Legendre, avant-propos de Sophie de Lastours, Paris, L’Harmattan, « Histoire de la défense », 2008. 284 pages.

Les Lettres des frères Blanc. Témoignages du front, 1914-1917. Les lettres de Léopold et émile Blanc à leurs parents à Sauliac-sur-Célé, Lot, présentées par Philip Hoyle, chez l’auteur, 2013. 94 pages.

Nicolas Savy, Ô mon pays, Pradines, Archeodrom, 2013. 178 pages.

Aussi dissemblables que complémentaires, trois ouvrages mettent au jour des correspondances de soldats lotois pendant la Grande Guerre. Force est de les rassembler dans une même recension, d’examiner leurs spécificités et leurs apports, après les avoirs situés dans la production historiographique récente.

Guerre industrielle, inaugurant l’ère des massacres de masse, le premier conflit mondial marque, on le sait, les débuts du témoignage de masse. En France, en 1914, même si c’est depuis peu, hommes et femmes savent désormais lire et écrire. La franchise postale favorisant une abondante correspondance, les lettres échangées permettent de maintenir un lien entre membres de la famille. Un lien essentiel avec le terroir, le pays, dont sont souvent éloignés pour la première fois les soldats. Et ce, particulièrement dans le département rural qu’est le Lot.

Didier Cambon et Sophie Villes, dans leur ouvrage consacré aux Lotois dans la Grande Guerre pour lequel j’ai rédigé une note de lecture (BSEL, printemps 2012), notent à juste titre : « En dépit de sa subjectivité narrative, la lettre de guerre, de par sa nature et la primauté qu’elle accorde à la destinée individuelle, fournit sur le vécu des poilus des informations qui ne se trouvent nulle part ailleurs. » On ne peut, c’est vrai, connaître la vie du simple soldat et ses véritables pensées qu’en lui donnant la parole. Ce que font à l’envi les deux historiens de la Bibliothèque patrimoniale du Grand Cahors, citant onze témoins dont six auteurs de correspondances (étienne Clément Dantony, Jean-Baptiste Delcayre, Simon Gardes, Maurice Mercadié, Henri Taurisson et Marc Valette).

Publié en 2010 et épuisé, le premier volume des Lotois dans la Grande Guerre, consacré aux poilus, est heureusement sur le point d’être réédité. Nous ne saurions trop en conseiller la lecture tant « c’est un modèle d’enquête historique, sobre, nuancé, qui témoigne d’une grande finesse d’analyse, d’une grande maîtrise des sources », ainsi que l’indique dans sa préface le général André Bach, l’ancien directeur du Service historique de l’armée de terre qui nous fera le plaisir de venir, en octobre prochain, donner une conférence à la Médiathèque du Grand Cahors.

Autre spécialiste de la Grande Guerre, Rémy Cazals est venu, lui, en décembre dernier, à Cahors, présenter 500 Témoins de la Grande Guerre, qu’il venait de diriger. Étienne Baux a, dans le BSEL précédent, souligné l’importance de ce remarquable travail collectif appelé, sans nul doute, à devenir un ouvrage de référence. Le livre comprend huit notices individuelles de soldats originaires du Lot (Jean émile Basset, élie Baudel, Prosper Floirac, Félix Lagasquie, Henri Taurisson, Jean et Louis Toulouse, Marc Valette). Utilement complété par une notice sur les Lotois, à partir du travail réalisé par Didier Cambon et Sophie Villes, ce précieux dictionnaire accorde une belle place au Quercy : le Lot y est particulièrement bien représenté, par un total de vingt notices.

Pour l’essentiel, et ce n’est guère surprenant, les témoins lotois sont issus du peuple : ils sont jardinier, pâtissier, instituteurs, cultivateurs surtout. Les deux frères Jean et Louis Toulouse sont, eux, issus de la bonne bourgeoisie cadurcienne. Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale, le livre qui met au jour leur correspondance, et que la SEL vient d’acquérir, a été publié chez l’éditeur parisien L’Harmattan.

Arrêtons-nous un instant sur cette correspondance. Un instant seulement car les lettres des frères Toulouse ici publiées (beaucoup, manquantes, auraient été perdues) n’ont pas, il faut bien l’avouer, le même intérêt que les carnets de campagne et souvenirs de René Trognard, singulièrement édités dans le même ouvrage. Né dans la Vienne, dans un milieu rural modeste, ce dernier fut mobilisé pendant trente-trois mois dans les chasseurs à pied avant de devenir pilote de chasse. Son témoignage, pour aussi fort et pertinent qu’il soit, n’entre pas dans le cadre de notre recension : étranger au Quercy et réécrit pendant l’entre-deux-guerres, il n’a pas l’authenticité des lettres écrites au jour le jour.

Les frères Jean et Louis Toulouse sont nés à Cahors, l’un en août 1894, l’autre en octobre 1895. Ils sont jeunes, très jeunes, en août 1914. Lorsque survient la mobilisation, les Toulouse ont une belle demeure à Porteroque, près de Saint-Cirq-Lapopie, leurs fils sont confortablement installés dans un appartement situé quai Conti, à Paris. Jean est licencié en droit, Louis élève des Beaux-Arts en architecture. Un bel avenir leur est promis. Patriotes, ils s’engagent, devançant l’appel. Ils croient tant à une guerre courte et victorieuse que Jean refuse de faire le peloton d’élèves-officiers. Pas de temps à perdre…

Sans surprise, ces jeunes gens « bien nés » ont peine à s’adapter à la promiscuité des casernes, puis des tranchées. « Dans ma chambrée, il y a surtout d’épaisses brutes », « beaucoup ont la compréhension difficile », écrit Jean. « Notre commandant est une véritable brute galonnée », note son frère. Souvent malades, souffrant de ne pouvoir se lier avec des hommes de leur milieu social, se plaignant de leur isolement, ils en viennent à demander à leur père d’intervenir en leur faveur auprès d’Anatole de Monzie, député du Lot : l’un pour passer le concours d’élève aspirant, l’autre pour se faire nommer sous-lieutenant. En vain. Tous deux meurent au front en 1916.

Tout autre est le deuxième ouvrage, consacré au témoignage des frères Blanc, Léopold et émile, âgés respectivement de 29 et 19 ans en 1914. D’une présentation artisanale (simples photocopies au format A4), les quelque 250 lettres écrites par ces deux agriculteurs de Sauliac-sur-Célé à leurs parents, ou échangées entre eux, sont à peine précédées d’une introduction de quatre pages par Philip Hoyle, qui les a recueillies et publiées. Mais leur contenu est intéressant à plus d’un titre. Par les références fréquentes au travail agricole, d’abord : récoltes, bétail, culture du tabac, vendanges… Par ce que ces lettres expriment comme attachement fort à la famille, à la ferme, à leur pays, qui leur manquent tant. Par leurs observations sur la guerre des tranchées, ensuite, car ils décrivent malgré la censure, et l’autocensure si répandue envers les proches, la fatigue, l’enfer des bombardements incessants, la peur avant l’assaut face aux mitrailleuses. Malgré la censure, aussi, leur correspondance témoigne clairement de leur découragement croissant.

Les deux frères n’hésitent pas à échanger leurs projets et stratagèmes pour tenter d’échapper à l’horreur des combats. Léopold demande ainsi à ses parents d’aller trouver le médecin de Cénevières ou celui de Cajarc : « Vous lui demanderez de la poudre ou drogues qui servent à devenir malade. Je suis tellement dégoûté, je voudrais me faire évacuer. » à plusieurs reprises, il insiste : « à prix d’or ou d’argent, je vous prie de nouveau de faire toutes démarches possibles devant médecins ou pharmaciens ». En termes à peine voilés, émile évoque même, dans une lettre aux parents, la possible désertion de son frère : « J’ai des connaissances qui l’aideront s’il veut. Voici une adresse ». Suivent, effectivement, les nom et adresse d’une dame de Sentein, en Ariège… Léopold ne passe pas en Espagne, comme bien d’autres, ainsi que l’a montré Miquèl Ruquet dans sa belle thèse, Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre (1914-1918) sur la frontière des Pyrénées-Orientales (Canet, Trabucaire, 2009). Il est finalement hospitalisé à Meaux, ce qui fait écrire à émile : « Il a à ce que j’ai compris la chique (sic) blessure car ça lui permettra d’aller en permission ».

On est loin, assurément, du prétendu « consentement patriotique » cher aux historiens prompts à récuser la « dictature du témoignage ». Autant l’aîné est déprimé, autant le plus jeune laisse-t-il au fil du temps de plus en plus éclater sa révolte contre « cette maudite guerre ». Faisant fi de la censure du Contrôle postal, émile écrit ainsi à ses parents, le 2 mai 1916 : « Enfin il faut espérer que cela finira un jour mais ce ne sera pas trop tôt qu’on finisse de faire les imbéciles pour faire la fortune de quelques gros industriels qui se moquent de notre gueule par derrière. » En écho à La Chanson de Craonne, « aux gros qui font leur foire » et qui « feraient mieux de monter aux tranchées pour défendre leurs biens » ? Aurait-il participé aux mutineries, dont l’histoire a été brillamment renouvelée par André Loez dans 14-18. Les refus de la guerre, une histoire des mutins (Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2010) ? émile et Léopold Blanc furent tués peu avant, à Verdun, en avril 1917.

Très différent est le troisième ouvrage élaboré à partir de lettres de soldats du Lot, Ô mon pays, que l’on doit à Nicolas Savy. Docteur en histoire, spécialiste de la guerre de Cent Ans sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages, notamment Cahors pendant la guerre de Cent Ans (Cahors, Colorys, 2005) et Les Villes du Quercy en guerre (Pradines, Savy AE, 2009), notre sociétaire est aussi, sur cette période, l’auteur d’articles « grand public » parus dans la revue Dire Lot.

S’étant vu confier plusieurs centaines de lettres écrites à leurs proches par trois paysans lotois, Jean-Pierre (dit Jules) Cussat, Gabriel Dubreil et Louis Varlan, originaires de Pontcirq et Gourdon, Nicolas Savy a choisi de les utiliser pour évoquer la Grande Guerre en retraçant leurs destins croisés. Avec un vrai sens du récit, une utile contextualisation, une connaissance réelle de ce conflit et des notations pertinentes, l’auteur reconstitue le parcours de ces trois paysans souffrant de nostalgie des années durant avec, pour compagnie, « les cris des blessés, les hurlements des gradés ». La boue et le froid, les poux et les rats, les cadavres et la mort, la peur au ventre aussi, rien ne manque à ce récit aux qualités littéraires certaines, ni la citation de poèmes de Baudelaire et Nerval, ni celle d’extraits de chansons telles La Butte rouge, Le Temps des cerises ou La Chanson de Craonne.

Les lecteurs du BSEL seront peut-être surpris qu’un historien habitué à accompagner ses articles de tant de notes ait fait le choix de nous priver, ici, de références, de mention de sources précises. Dans un souci de proximité sinon d’intimité cher aux lecteurs de romans, l’auteur utilise dans son récit les simples prénoms des trois soldats, dont deux ne reviendront pas : l’un sera gazé en janvier 1917, l’autre mourra en captivité après l’armistice. Reste qu’ainsi indiqué en 4e de couverture, le spécialiste de la guerre de Cent Ans a parfaitement réussi à employer ces correspondances de poilus pour « en faire un témoignage concret et poignant sur ce que furent leurs vies durant ces terribles années ». La plume est alerte, et l’émotion garantie.

Une ultime précision : l’ouvrage de Nicolas Savy reproduit plusieurs documents dont une Une de L’écho des gourbis, « journal anti-périodique des tranchées et des boyaux, organe des troglodytes du front », créé en mars 1915 au camp de Châlons-sur-Marne par des soldats du 131e régiment territorial basé à Cahors. C’est grâce à un partenariat entre les Archives départementales et la Médiathèque que ce journal de tranchées est désormais numérisé, donc accessible au plus grand nombre. Centenaire aidant, les poilus du Lot ont à nouveau la parole.

Michel Auvray

 


 

1914-1918. Les Lotois dans la Grande Guerre.

Tome 1 : Les poilus ; tome 2 : L’arrière,

Par Didier Cambon et Sophie Villes, Cahors,

« Les Cahiers historiques du Grand Cahors », n° 3, 2010 et 2011, 200 p. chacun.


« Quelle heureuse surprise que la parution de ce numéro des “Cahiers historiques du Grand Cahors” portant sur Les Lotois dans la Grande Guerre ! » C’est ainsi que s’ouvre l’élogieuse préface d’André Bach à l’ouvrage en deux tomes (« Les poilus », « L’arrière ») qu’ont récemment signé Sophie Villes et Didier Cambon.

Pour celles et ceux qui eurent la chance d’assister au 59e congrès de la Fédération historique de Midi-Pyrénées tenu, à Cahors, du 19 au 21 juin 2009, cette parution ne fut pas une surprise mais, plutôt, une confirmation : les communications des deux historiens de la Bibliothèque patrimoniale et de recherche du Grand Cahors étaient, à proprement parler, passionnantes. Consacrées, d’une part, à l’économie rurale, d’autre part, à l’été 1914, ces contributions ô combien innovantes ne pouvaient que susciter une attente : celle d’en savoir plus, de prendre connaissance de leur publication alors en chantier.

L’attente ne fut pas déçue, au contraire, à la lecture des 400 pages de ces deux volumes. Et leur préfacier a bien raison d’être enthousiaste. D’autant qu’il connaît son sujet : historien et général, André Bach a dirigé le Service historique de l’armée de terre (SHAT), puis signé plusieurs ouvrages, notamment un remarquable livre sur les méfaits de la justice militaire (Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, Tallandier, 2003) avant de devenir vice-président du Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 (leur site est précieux pour suivre le renouvellement historiographique de la Grande Guerre : http://crid1418.org). Le préfacier peut donc légitimement louer « la grande qualité scientifique du travail réalisé » et apprécier le « choix d’avoir fait part égale entre l’exposition de la vie des combattants et de celle de ceux restés au pays ». Car c’est bien l’ensemble de la société « qui est passée par cette terrible épreuve et qui en a été définitivement marquée ».

Loin des tenants d’une histoire dite culturelle, qui relèguent au second plan l’histoire sociale et politique et prétendent récuser « la dictature du témoignage », Sophie Villes et Didier Cambon utilisent avec prudence et rigueur des lettres et souvenirs de combattants. Mis en perspective, ces témoignages rendent compte, avec beaucoup d’humanité, des terribles conditions de vie, sinon de survie, qui furent cinquante et un mois durant le quotidien des soldats des trois régiments du Lot (le 7e RI, en garnison à Cahors depuis 1873, le 207e RI composé de réservistes et le 131e RIT de territoriaux).

Quelques semaines après la mobilisation, le premier choc fut rude, effroyable : dès le 22 août 1914, 215 Lotois furent tués, en quelques heures, à la bataille de Bertrix (Ardennes belges). Les auteurs ne se contentent pas de rendre hommage aux 7 877 Lotois « morts pour la France ». Ils décrivent avec justesse l’horreur de la découverte de la mort de masse, l’effroi, sinon la peur, qui saisit les soldats, les poux et les rats qui les entourent, la boue où ils pataugent, les obus qui les déchiquètent et les rafales de mitrailleuses qui les fauchent : loin de l’imagerie héroïque des charges à la baïonnette, la légendaire « Rosalie », 80 % des tués et blessés furent victimes d’une aveugle guerre industrielle.

De la mobilisation à l’armistice, les auteurs exploitent méthodiquement les sources disponibles, de la presse aux correspondances, des archives privées aux archives départementales. Et leur second tome, consacré aux civils, brosse un tableau synthétique très vivant et réaliste de la vie des Lotois restés au pays. Leur étude de l’Union sacrée, de la solidarité avec les réfugiés et, bien sûr, avec les soldats au front ou blessés, est riche d’enseignements, tout comme leur analyse de l’économie rurale dans la guerre. Avec nuance sont exposées les tensions provoquées par la pénurie, la hausse des prix entraînant la taxation des produits de première nécessité, puis des réquisitions, d’où un mécontentement paysan contre l’intervention de l’état.

  1. réserves toutefois. Sur la forme, d’abord. Cette synthèse si rigoureuse dans sa réflexion historique aurait méritée d’être attentivement relue, de trop nombreuses scories syntaxiques et typographiques entachant malheureusement la qualité de l’ouvrage. Sur le fond, ensuite, à propos d’une affirmation qui me semble quelque peu rapide : « Si seuls 1,5 % des Français ne répondent pas à l’appel aux armes en ce début d’août 1914 (écrivent-ils p. 30, reprenant les chiffres officiels de l’insoumission à la mobilisation), les gendarmes n’ont à traquer aucun déserteur dans le Lot. » Aucun déserteur dans le Lot ? Ou, plutôt, puisqu’il s’agit du rappel sous les drapeaux, aucun insoumis lors de la mobilisation ?

Les auteurs, qui évoquent le cas des 7 soldats du Lot condamnés à mort par les cours martiales en 1914 et 1915 (3 ont été fusillés pour l’exemple), puis les 12 condamnations à mort frappant des soldats du 20e RI de Montauban lors des mutineries de 1917, auraient pu, dans le domaine encore si peu étudié des refus, faire preuve de plus de circonspection. Car le récent travail de Roger Austry, Déserteurs, insoumis, réfractaires en Quercy – dont j’ai eu l’honneur de rendre compte dans une précédente livraison du Bulletin de la SEL (janvier-mars 2011) –, dresse, pour sa part, de longues listes nominatives de désobéissants dans le Lot, y compris en 1914-1918. Sans commune mesure, il est vrai, avec les très nombreux réfractaires résistant à la conscription un siècle plus tôt, sous le Premier Empire. Les Lotois, comme bien des Français, sont entrés dans le xxe siècle par la porte de la caserne, du service militaire désormais accepté. Reste qu’après avoir consulté les livrets matricules conservés aux archives départementales du Lot, Roger Austry recense, pour la seule Grande Guerre, des dizaines et des dizaines de cas d’insoumission ou de désertion d’hommes originaires du département. Union sacrée, certes : ainsi que l’évoquent les auteurs, des « Cadurciens exilés aux états-Unis participent, le 27 juillet 1916, à une soirée tenue à San Francisco au profit des œuvres de guerre ». Mais bien des Lotois émigrés outre-Atlantique s’abstiennent de répondre à l’ordre de rappel sous les drapeaux : au moins 125 Lotois émigrés (dont 21 à San Francisco et 63 en Argentine) ont été déclarés insoumis. Et si quelques réfractaires ont fini par être arrêtés dans de grandes villes (Toulouse, Périgueux, Paris surtout), où ils bénéficiaient de l’anonymat, les recherches restèrent vaines pour 65 autres insoumis. Aucun déserteur « traqué » dans le Lot ? Mais tout de même 197 insoumis et 43 déserteurs lotois dont les noms et l’état civil figurent dans la patiente recension de Roger Austry…

Ces réserves mises à part, Les Lotois dans la Grande Guerre est bien un ouvrage essentiel. Il est, conclut son préfacier, « rigoureux, passionnant, riche de sources bien choisies et restitue au Lot une partie de son patrimoine, patrimoine immatériel mais qui est un constituant de première grandeur de sa mémoire collective. » Ce beau travail historique constitue, selon l’expression due à Nicolas Offenstadt (14-18 aujourd’hui. La Grande Guerre dans la France contemporaine, Odile Jacob, 2010), un « véritable monument de papier ». Alors que la loi du 28 février 2012 entend fixer au 11 novembre la commémoration annuelle « de tous les morts pour la France », c’est même une œuvre citoyenne rappelant utilement la terrible spécificité de la Grande Guerre.

Michel Auvray


 

Archives de pierre. Les églises du Lot au Moyen Âge, 
dir.Nicolas Bru, Silvana Editoriale, Milan, 2011. Ouvrage réalisé sous

la direction de Nicolas Bru. Textes de Nicolas Bru, Gilles Séraphin, Maurice Scellès, Virginie Czerniak, Sylvie Decottiginies et Gérard
Amigues. Catalogue établi avec la collaboration d’Anaïs Charrier et Anne-Marie Pêcheur. Campagne photographique de Nelly Blaya
et Philippe Poitou.

Cet ouvrage très attendu – nous l’avions annoncé à l’automne - est malheureusement paru avec un retard dû à quelques problèmes d’édition… Archives de pierre « présente le résultat de l’étude des églises du Moyen Âge du département du Lot, conduite entre 2005 et 2011 par le Conseil Général du Lot et la Région Midi-Pyrénées dans le cadre de l’inventaire général du patrimoine culturel, en collaboration avec l’université de Toulouse-Le Mirail » ; l’inventaire proprement dit recense 403 églises médiévales et consacre une courte notice à chaque édifice quelques-uns étant plus documentés en raison de leur notoriété ou de leurs caractères originaux comme la cathédrale de Cahors, le prieurédoyenné de Carennac ou l’abbaye de Marcilhac. À ce titre, on peut regretter le format de l’ouvrage qui le rend intransportable sur le terrain mais il est vrai qu’il aurait alors fallu réduire la taille de ses magnifiques photographies et cela aurait été fort dommage.Bien au-delà d’un simple inventaire, ce livre a aussi pour ambition de faire connaître l’évolution de l’architecture et du décor des églises du Lot depuis l’An Mil jusqu’à la fin du Moyen Âge et c’est un pari particulièrement réussi. En effet, les parties complémentaires explorant plusieurs domaines (architecture, sculpture, peinture, vitrail) et confiées à des spécialistes reconnus pour leurs compétences (Virginie Czerniak,Maurice Scellès ou Gilles Séraphin pour ne citer que les principaux contributeurs) sont bien les excellentes synthèses que nous attendions.

Patrice Foissac


 

500 Témoins de la Grande Guerre. Ouvrage collectif dirigé par Rémy Cazals,Toulouse/Moyenmoutier, Éditions midi-pyrénéennes/Edhisto, 2013, 496 p.

« Laissons la parole aux combattants ». Ainsi écrivait Jean Norton Cru au début de son ouvrage Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, paru en 1929. L’ouvrage dirigé par Rémy Cazals, professeur émérite à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, se place dans la lignée de ce maître-livre qui, pour la première fois, à travers 250 témoignages, montrait la valeur des récits de ceux qui ont vu la guerre de près. Il fut cependant très critiqué à l’époque car trop éloigné des discours convenus et des positions officielles. Aujourd’hui la commémoration de l’ouverture du conflit amène la découverte et l’édition de très nombreuses correspondances, carnets, journaux de guerre, et leur valeur historique est pleinement reconnue. En publiant, en 1978, la version intégrale des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Rémy Cazals suscita un vaste mouvement de recherches de ce type de documents et anticipa un retour de 14-18 dans l’espace public. Aujourd’hui de cette moisson il présente le résultat, à travers les 500 nouveaux témoignages retenus. Pour ce vaste travail il s’est entouré de 5 collaborateurs principaux, universitaires, et de 28 contributeurs de diverses régions de l’espace français. L’ouvrage a donc une dimension nationale.

Il se présente sous forme d’un dictionnaire et les 500 témoins classés par ordre alphabétique appartiennent pour la grande majorité au monde des « gens ordinaires » : cultivateurs, artisans, employés, commerçants, instituteurs, mais aussi bourgeois, rentiers, aristocrates, membres du clergé. Quelques-uns voués à la célébrité : Charles de Gaulle, Achille Liénart, futur cardinal archevêque de Lille…, combattants pour la majorité mais pas seulement ; on trouve aussi toutes sortes de témoins et de témoignages : militaires non combattants aux états-majors, civils loin ou tout près du front. Cinq cents au total avec pour chacun une présentation biographique et des extraits de leurs écrits. Tous ont écrit, et pourquoi ont-ils tant écrit ? À ces hommes et femmes qui, depuis peu savaient tous écrire en 1914, l’écriture personnelle permettait de poursuivre autrement les conversations familiales. Beaucoup n’auraient jamais cru avant la guerre en être à ce point capables. Le contenu des lettres conservées varie souvent en fonction du destinataire : rassurant pour la mère ou l’épouse, sec pour le père. Plus souvent la sœur ou le frère, un ami, ont droit à l’horrible vérité. Prose maladroite ou style châtié révèlent la nostalgie, la volonté de minimiser le danger en dépit de la peur, la joie au reçu des lettres, des colis, la camaraderie. Ce sont des conseils pour la vie de la ferme, pour l’éducation des enfants. Le patriotisme, la haine de l’ennemi peuvent s’accompagner d’invectives contre les « embusqués ». Charles de Gaulle, qui a beaucoup écrit en captivité, n’est pas tendre pour le régime parlementaire. On retiendra aussi les écrits de Jean Norton Cru, lui-même témoin en vingt-huit mois de tranchées qui raconte la faim, la mort, les cadavres qu’on ne peut aller chercher. Il dénonce les civils « qui font du patriotisme bruyant, verbeux et ostentatoire ».

Dans cette abondante moisson figurent 9 Lotois ; 4 d’entre eux ne reviendront pas.

Élie Baudel, cultivateur à Douelle, meurt aux Éparges le 28 juillet 1917, Prosper Floirac, de Couzou, également cultivateur, est tué à 41 ans lors de son premier engagement, le 17 février 1915. Tous deux évoquent le pays. Le premier, dont 500 envois ont été conservés, écrit librement ce qu’il pense, explique la vie dans les tranchées. Le second exalte sa ferme du Causse qu’il n’échangerait pas « contre tout le département de la Marne dont nous sommes déjà fatigués à cause de ce terrain si boueux et glissant où il pleut souvent ».

Les deux frères Jean et Louis Toulouse, de Cahors, ont disparu en 1916 à quelques mois d’intervalle, Jean le 4 septembre, Louis le cadet le 21 avril. Issus de la bonne bourgeoisie, respectivement licencié en droit et élève des Beaux-Arts, leur correspondance montre leur dure adaptation à la vie des tranchées, à la promiscuité, au vide intellectuel.

Parmi les 5 rescapés présentés dans l’ouvrage 3 agriculteurs, Louis Lamothe de Loubressac, Raymond Moles de Catus, Henri Taurisson de Saint-Sozy, sont revenus chez eux après une guerre complète. Marc Valette, de Tour-de-Faure, avait quitté la terre et s’était engagé en 1912. Ils décrivent leur sort selon leur tempérament résigné ou révolté.

Félix Lagasquie, né à Marcilhac, officier supérieur, sorti de Saint-Cyr, termina la guerre en qualité de lieutenant-colonel. Blessé le 25 août 1914, il commanda ensuite le camp de Chalons avant de revenir au combat. Très critique vis-à-vis des ordres absurdes donnés trop loin des lignes, ses écrits ont le mérite d’apporter un autre regard à un niveau différent sur le vécu du conflit.

Cet ouvrage, dont on ne décrit ici qu’une faible partie de la richesse, se termine par des index, très pratiques, qui guident le lecteur et facilitent une utilisation transversale : index des noms, des lieux, des unités citées. Le plus original, un index des thèmes : chacun, 44 au total, renvoie aux témoins qui l’ont évoqué. On relève parmi les plus cités : blessure, ennemi, mort mais aussi information, justice (militaire), mutinerie, pays (au sens de village, canton, petite patrie), religion, révolte.

Comment ne pas dire en terminant ce bref compte rendu combien l’émotion pourra souvent, au fil des pages, faire suspendre quelques instants la lecture. On a bien conscience que notre émotion est de nature différente de celle éprouvée par les contemporains des victimes de la guerre. Le nombre de textes qu’ils ont conservés prouve bien qu’ils leur attribuaient une valeur plus sacrée que documentaire. Néanmoins les auteurs ont assumé cette émotion et, comme l’écrit Rémy Cazals dans la notice des frères Toulouse, « manifester ici un moment d’émotion n’est pas manquer de rigueur scientifique ».

Étienne BAUX


 

– Pierre Brayac, Fleurs de blé noir. Chroniques du Haut-Quercy, 1936-1948, Saint-Cyr-sur-Loire, éditions Alain Sutton, collection « Témoignages et récits », 2003, 127 p.

– Pierre Brayac, Une jeunesse quercynoise, Brive, éditions « Les Monédières », 2009, 265 p.

Dans deux ouvrages, publiés à quelques années d’intervalle, Pierre Brayac, rédacteur en chef de Haut-Quercy Magazine, évoque ses souvenirs d’enfance et de jeunesse dans un village du nord du département du Lot, entre le milieu des années 1930 et la fin des années 1940. Il parle d’un temps, pas si éloigné pourtant, où les jeunes du xxie siècle auraient du mal à se reconnaître : un temps où l’on allait à pied à l’école, même à plusieurs kilomètres de la maison, et où les enfants étaient requis pour aider aux travaux de la ferme.

Avec verve, l’auteur raconte des anecdotes pittoresques ou drôles et essaie de faire revivre une époque révolue. Il restitue une enfance quercinoise dans une famille modeste de paysans et redonne vie – surtout dans le second ouvrage – à de nombreux personnages typiques des villages d’alors : l’épicier-cordonnier, le sabotier-carillonneur, le curé et sa bonne, les bigotes – les menettes, du patois meneta – les instituteurs ou l’inspecteur de l’enseignement primaire. Il se souvient que son maître d’école a convaincu ses parents de le laisser aller au collège. 

Alors que le second ouvrage évoque le quotidien rural avec ses jeux et coutumes – les fêtes votives ou le rugby –, les personnages emblématiques des villages et l’omniprésence des animaux – domestiques, gibiers ou prédateurs –, le premier livre est davantage centré sur les souvenirs de l’auteur : la découverte de la première langue étrangère, le français, en octobre 1937, les chemins de l’école, la guerre lointaine puis proche, la proximité avec les bêtes – une chienne, un âne, la vache du curé, les rapaces, les frelons – ou la fête du cochon et la moisson du blé noir, le sarrasin. C’est aussi le souvenir des jeux parfois dangereux occasionnés par la guerre et de la présence à la ferme, entre le 9 juin 1944 et le 15 août suivant, d’un groupe de maquisards, admirés par les enfants.

À dessein, l’auteur retranscrit des dialogues en patois, qu’il traduit fidèlement, et utilise nombre de termes occitans qui donnent du sel à ces évocations. Des petits lexiques sont régulièrement introduits. Ainsi, la sonorité de ces souvenirs est-elle présente pour donner un tableau certes subjectif, mais attachant, et assez représentatif de la vie rurale dans le Quercy de cette époque.

– Pierre Brayac, Le Pays de Saint-Céré dans les soubresauts de l’Histoire, [Treignac]éditions de L’Esperluette et [Prudhommat], Haut-Quercy Magazine, 2012, 478 p.  

En 39 chapitres, dans un ouvrage récent, le même auteur retrace l’histoire du Pays de Saint-Céré depuis le haut Moyen Âge jusqu’à l’année 2012. Abondamment illustré, l’ouvrage est le plus souvent structuré de manière identique : une introduction historique générale, nationale, suivie d’un aperçu du contexte lotois puis d’une présentation de l’histoire du Pays de Saint-Céré. Les titres des publications utilisées sont cités en fin de chapitre, ainsi que le recours aux archives départementales ou municipales, sans toutefois que les cotes de ces dernières soient précisées, et on le regrette. Ce livre se veut une vaste chronique sur Saint-Céré et sa région au travers des siècles.

Geneviève DREYFUS-ARMAND


 

Jean-Luc Obereiner, Au cœur de l’histoire religieuse du Quercy : saint Namphaise, éditions Quercy-Recherche, s.l., 2013. Préface de Patrice Foissac, 328 p., illustrations en couleur.

L’ouvrage de Jean-Luc Obereiner se veut une étude exhaustive du célèbre saint quercinois, saint Namphaise. L’auteur a tout d’abord articulé son étude de manière chronologique, en partant des plus anciennes mentions du personnage, au ve siècle. Découpant ainsi son propos par période, il nous fait découvrir les différentes facettes du saint et de sa popularité parmi les populations qui placèrent nombre d’édifices religieux sous son patronage ; étendant son propos à l’ensemble des mentions le concernant dans les provinces françaises, il montre aussi les différents aspects spécifiquement quercinois du culte de ce saint.

Le lecteur navigue ainsi dans l’histoire jusqu’au xxie siècle, découvrant la persistance de la présence de saint Namphaise dans le Quercy d’aujourd’hui. Une seconde partie est consacrée au légendaire du saint : ici aussi l’auteur est allé chercher les racines des croyances populaires mais, au-delà, il a voulu comprendre pourquoi il est si présent dans certaines parties de notre province.

Une conclusion synthétique met un point final à cette étude particulièrement fouillée et aux références historiques nombreuses.

Nicolas Savy


 

Panorama de la guerre 1914-1919. Publication mensuelle illustrée éditée par la librairie B. Labeyrie, Paris.

Mme Christiane Amat, fidèle sociétaire depuis près de trente ans, vient de faire don à la SEL de la collection complète du Panorama de la guerre 1914-1919. Comportant 174 fascicules, ce périodique national édité à Paris rassemble les « textes des Maîtres les plus illustres de France : Écrivains, Hommes Politiques, Chefs Militaires » (sic) et comprend des « illustrations d’après photographies, portraits, cartes, plans et vues panoramiques ».

Honorée d’une souscription du ministre de l’Instruction publique, cette publication mensuelle illustrée contient, ainsi que l’indique sa couverture, des « récits, commentaires et jugements des faits diplomatiques, politiques et militaires ». Véritable somme sur la Grande Guerre, elle entend, précise son Avant-Propos, constituer « pour les héros un Livre d’Or, et en même temps un pilori pour Guillaume II et ses bandits casqués. » Couvrant toute la période allant des origines du conflit (23 juillet 1914) aux fêtes de la Victoire (14 juillet 1919), Panorama de la guerre 1914-1919 constitue une source précieuse pour l’historien soucieux de travailler sur les imaginaires collectifs. Nous ne saurions trop remercier notre sociétaire de ce don.

 

             SORTIE DU 7 OCTOBRE 2016 À FLAUJAC ET SAINTE-NÉBOULE

                La grange cistercienne de Flaujac-Gare

Le chanoine Edmond Albe guida nos pas ce dimanche 9 octobre dernier, grâce au travail qu'il consacra aux fondation et histoire de l'abbaye de Leyme, dans un article intitulé : « L'abbaye cistercienne de Leyme au diocèse de Cahors[1] ».

Le chanoine Albe a construit son article à partir de sources diverses :

- la Gallia christiana, (tome 1)[2],

- le fonds Doat, (tome 124, p154 et s.)[3],

- « l'Estat des monastères des Filles religieuses du diocèse de Cahors en 1668 »[4],

- diverses « Histoires du Quercy », dont l'ouvrage de Lacoste.

- les notes précieuses de l'abbé Rouquié, aumônier de Leyme, déposées aux archives de l'Evêché.

- divers fonds d'archives.

La fondation de Leyme

« L'abbaye de Leyme », écrit le chanoine Albe, « a été fondée au début du XIIIe siècle par un évêque de Cahors, Guillaume de Cardaillac et par son frère Géraud entre 1213 et 1220 […] »[5]

 

La grange de Flaujac

 

Elle fit l'objet de donations à l'abbesse de Leyme.

« Un certain Villefort (villafortis) de Livernon, sa femme Guillemette et leur fils Archambaud donnent, dans le courant du mois d'août 1233, à Dieu et à Sainte-Marie de la Grâce-Dieu, à Guillemette abbesse et à tous les frères et sœurs qui résident dans le monastère les biens et possessions qu'ils ont dans la terre et juridiction de Flaujac (près Livernon) : hommes, femmes, maisons, jardins, villages, capmas, borderies, eaux, arbres, bois, pâturages et spécialement leur borie de Vilosal, las Soubiranes et les Cayrouses ; la villa de la Floiregia et le Sinsonié, le village de las Emendinhos (?), le village de Gulavolp, le village dels Alos, celui de la Teule, etc. – acte passé dans l'église Sainte-Marie de Flaujac. 

Et le 3 novembre de la même année, l'abbé de Marcilhac, Raymond de Goudou, et ses religieux, de qui relevait la paroisse de Flaujac, faisaient don à l'abbesse du couvent de Lumière-Dieu (ici le nom primitif reparaît[6]) et aux frères et sœurs de son monastère, de la dite église de Flaujac, avec ses appartenances, sous la réserve de 6 setiers de froment, de rente annuelle. Huit religieux signent l'acte. Sont témoins : Raymond de Montagne, Gne de Saint-Bressou, Gne d'Anglars, frère convers, et dame Fleur, religieuse (Doat, 124 f. 163 et 161 – Gallia, col. 192). » (p. 149)

Un unique prieuré avec Rueyres

 

« La paroisse de Flaujac, avec son annexe de Rueyres est restée jusqu'à la fin possession de l'abbaye de Leyme. » (p. 149)

« L'évêque de Cahors, Géraud de Barasc, s'intéressa beaucoup à la fondation de son prédécesseur. Le lundi après les octaves de Saint Jean (2 juillet 1246), il donnait au monastère gouverné par la même abbesse l'église Notre-Dame de Rueyres, qui fut désormais annexée à celle de Flaujac, les deux paroisses ne formant qu'un prieuré. » [p. 150]

Le chanoine indique, p. 153 : « Nous avons passé la donation faite en 1304, par B. de Raunhac (ou Reganhac) de tout ce qu'il avait dans la paroisse de Flaujac : le détail des lieux nommés n'intéresse pas l'abbaye directement. » (Doat, 124, p. 187)

Le frau[7]

 

« Mais dès le début de 1342, l'abbesse de Leyme est Aygline de Felzins, dont nous avons plusieurs actes importants. C'est, pour le 26 mars 1342 (1341, vieux style) une transaction passée avec les habitants de Thémines, au sujet du frau, pour la délimitation du côté de Flaujac. Il y est fait allusion à une sentence arbitrale de 1303; des bornes furent placées pour bien marquer la part du frau propre à chaque paroisse : les habitants de Thémines ne gardèrent que le tiers et 50 cesterées, et il fut réglé que leur syndic devrait en faire la reconnaissance à chaque nouvelle abbesse (communication de M. l'abbé Lacout, ancien curé de Bannes.) » [p. 154]

Transaction entre l'abbesse de Leyme et le prieur de Thémines

 

« En 1526, le 12 août, par devant Rigal de Planhes, notaire de Molières, avait lieu une transaction entre Hélène de Beaufort, ancienne abbesse, et Louise de Rousset, abbesse actuelle, du monastère de Leyme, d'une part, et frère Guillaume de la Tour, prieur de Thémines au sujet de la dépaissance dans la partie du frau de Thémines qui se trouvait dans la paroisse de Flaujac et relevait de la dame abbesse, […] à la date de 1341. Pour la dédommager du tort que pouvaient faire les habitants, le prieur de Thémines promet de lui payer chaque année six agneaux et douze livres de laine qu'elle fera prendre à Thémines, au lendemain de l'Ascension. » [p. 163]

Procès entre l'abbesse de Leyme et la prieure de l'Hôpital-Beaulieu à Issendolus

 

« Il y avait d'autres troupeaux que ceux de Thémines à fréquenter sur ce frau. Les habitants des villages del Souc et de Marche, paroisse d'Issendolus y menaient paître aussi leurs agneaux.De là procès entre l'abbesse de Leyme et la prieure de l'Hôpital-Beaulieu. Noble Astorg de Corn, seigneur de Sonac et de Queyssac, fut pris comme arbitre Il décida (novembre 1533) qu'en compensation la dame de Leyme prendrait un cinquième de la dîme des agneaux et de la laine, la prieure ayant les quatre autres cinquièmes (notes de M. l'abbé Lacout). Il faut dire qu'une sentence du parlement de Toulouse, du 7 janvier 1538, décida que l'abbesse ne pouvait pas d'ailleurs troubler les habitants dans la jouissance du dit frau, ainsi qu'il avait été réglé en 1341; mais ceux-ci étaient condamnés pour excès commis envers son bordier Jean Rouquier à 100 sols d'amende, (arch. Haute-Gar. B. 32, f. 95). » [p. 163]

« En 1535 […] sous la galerie du cloître, infra galaria monasterii, a lieu un accord avec le recteur de Rueyres de Flaujac, représenté par le prieur de Saint-Romain : il est réglé que le recteur aura la moitié du vin et du carnelage de la dîme, 20 setiers froment, 30 setiers seigle et le casuel, (arch. Haute-Gar., arch. du Parlement, série des notaires : notaire Barth. Darnis, de Gramat – très longues pièces). » [p. 164]

Flaujac parmi les revenus et charges du monastère[8]

 

« Prieurés appartenant à ladite abbaye : le prieuré de Rueyres et Flaujac son annexe s'afferme communément huit cens livres. » [p. 194]

Plus loin, sous l'intitulé « Biens fonds » : « Plus un autre domaine, appelé de Flaujac, du labouraige de 5 paires de bœufs, où il se fait un nourrissage de brebis considérable, lequel compris 12 setiers froment et 12 setiers avoine de rente, avec leur suite, vaut commune année 1000 livres. » [p. 194]

Enquête sur l'état de toutes les communautés religieuses diligentée par les administrations civiles et ecclésiastiques vers 1775

 

« […] en 1775 […] Les revenus sont toujours constitués par les dîmes du prieuré de Rueyres et Flaujac, des rentes foncières sur diverses paroisses; les domaines de la Place (à Leyme), de Cap del bosc, de Cantegrel, de Flaujac, des Bouysses (ce sont les deux plus importants […]. Il y a de plus qu'en 1668 le domaine de Lazières de Montamel définitivement uni à la mense.» [p. 214-215]

Au chapitre des dépenses indispensables de l'abbaye de Leyme :

« Voici les réparations indiquées comme nécessaires: au domaine des Bouysses: couverture des bâtiments, murs à relever, etc : 4000 livres, au domaine de Flaujac: 3.200, à Montamel (moitié du choeur à réparer): 300, au prieuré de Rueyres […]: 1.800 […]. » [p. 215]

En appendice et conclusion

 

« Les possessions de l'abbaye furent comme partout à la Révolution vendues à titre de biens nationaux. » [p. 216]

                                                                                                                             Guylène Serin

 

Pour la suite de la visite voir le BSEL 2016/4.

 La nef et l'arc triomphal en partie muré

La grange cistercienne de Flaujac-gare.  

[1] Revue Mabillon : archives de la France monastique, abbaye Saint-Martin de Ligugé, 1926.

[2] Gallia christiana in provincias ecclesiasticas distributa […] 16 vol. […] Les volumes 1-3 publiés de 1715 à 1725 sont l'oeuvre du P. Denis de Sainte-Marthe, supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur; cette congrégation continua l'ouvrage en publiant les volumes 4-13, 1728-1785 ; Jean-Barthélémy Hauréau le termina en publiant les volumes 14-16, 1856-1865 (Catalogue de la Bibliothèque nationale de France, http://catalogue.bnf.fr).

[3] « Doat Jean de (16..-1683), Collection de 258 volumes reliés. Copies d'actes anciens intéressant la Guyenne et le Languedoc. Copies faites de 1664 à 1669 sous la direction de Jean de Doat pour le compte de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683 n.d.r). Cette collection, acquise en 1732 par la Bibliothèque royale, fait partie des «Collections sur l'histoire de diverses provinces.» (Bibliothèque nationale de France, http://data.bnf.fr)

[4] « M. le Président donne communication d'une lettre dans laquelle M. le ministre de l'Instruction publique lui annonce qu'il vient d'attribuer à la Société une subvention de 250 francs qui devra être affectée à la publication d'une étude concernant l'enquête prescrite par Louis XIV sur les couvents de femmes dans le diocèse de Cahors.» C'est l'Estat des monastères des Filles religieuses du diocèse de Cahors en 1668, publié dans le bulletin par M. Greil. » Extrait du compte-rendu de séance de la Société des Etudes du Lot, le 4 mars 1901, paru dans le T. XXVI du BSEL.

[5] Le chanoine Albe ajoute : « […] et non par Saint-Louis comme le disait l'abbesse de 1668, Mme de Vieuville, ni à plus forte raison par l'empereur Charlemagne ainsi que le prétendait plus tard Mme de Guiscard vers 1750 » Le pouillé de Dumas (1679, Fonds Greil n°124/1, p. 90) semble aussi indiquer cette version de la fondation de l'abbaye par le roi de France comme étant une simple croyance: « Abbatia de Eremo […] fundata est in loco […] campestri et deserto per Sanctum Ludovicum Regem Francorum ut creditur.».

[6] L'abbaye de Leyme - dont E. Albe nous dit qu'elle tient son nom du latin eremus, le désert, devenu Lherm, Leme, Leime et enfin Leyme - fut aussi appelée abbaye de Lumen Dei, Lumière de Dieu, Lundieu, nom abandonné par la suite au profit de la Grâce-Dieu, très probablement afin de ne pas concurrencer l'abbaye bénédictine du même nom à Figeac (Albe, Mabillon, op cit., p. 143 et 147).

[7] En occitan, friche, lande inculte, (Dictionnaire français/occitan, Cristian Laus, Institut d'Estudis Occitans del Tarn, 2001, http://www.locongres.org/fr.)

[8] Extrait du procès-verbal de visite des maisons de filles du diocèse de Cahors par le vicaire général de Mgr de Sevin, M. de Lasserre-Conques, en 1668, publié par Louis Greil.dans le BSEL.


La nef et l'arc triomphal en partie muré 


La grange cistercienne de Flaujac-gare

 

SORTIE DU JEUDI 4 AOÛT 2016

(voir les photos en ligne)

La visite du Musée départemental Murat aurait dû être plus logiquement celle de l’été 2015, anniversaire de la mort tragique de Joachim Ier, roi de Naples, le fils d’aubergiste lotois au destin exceptionnel. Des circonstances particulières nous ont fait reporter ce projet et c’est donc en ce mois d’août 2016 que nous avons donné rendez-vous à nos sociétaires à Labastide-Murat, devant la maison natale du plus célèbre des maréchaux d’Empire, beau-frère de l’empereur Napoléon par son mariage avec Caroline Bonaparte.

Sur place, nous attendait le responsable du Musée, membre de l’association des Amis du Musée Murat, également éditrice depuis 1969 de la revue « Cavalier et roi », Gérard Fénelon. Au rez-de-chaussée de la maison natale reconstituée dans le style de l’époque notre guide nous propose alors une évocation érudite de la carrière de Joachim Murat sur laquelle nous ne nous attarderons pas, renvoyant aux nombreux ouvrages disponibles à la SEL dont l’essentiel Murat de Jean Tulard. Notre guide sait heureusement atténuer la sècheresse de l’exercice biographique en rapportant de nombreuses anecdotes glanées au fil de ses voyages dans les pas du maréchal. Notons que cette mémoire du roi Murat prend un relief particulier dans l’ancien royaume de Naples où son souvenir est encore honoré pour avoir promu l’élite locale et combattu pour l’indépendance italienne. Il faut un mur complet pour évoquer la généalogie de Joachim Murat ; nous nous contenterons de souligner la prolificité de sa descendance issue de trois des enfants du couple, Laetitia, Lucien et Louise, l’aîné, Achille, n’ayant pas eu de postérité de son mariage avec une arrière-petite-nièce de George Washington. Lucien, 3e prince Murat (1808-1878), est certainement le plus connu des descendants pour avoir été député d’un Lot bonapartiste surnommé « La petite Corse ». Mais la généalogie montre que la descendance Murat s’élargit à celle de ses frères et sœurs à l’origine de la branche cadette, dite des comtes Murat. Signalons tout de même la postérité d’Antoinette Murat, nièce de Joachim, épouse du prince Charles de Hohenzollern-Sigmaringen qui allait, par ses quatre enfants « devenir l'aïeule de la plupart des familles royales d'Europe ». L’étage offre un grand nombre de souvenirs du maréchal : correspondance, reproduction de portraits, objets personnels dont la belle paire de gants que portait le maréchal à la bataille d’Eylau où la célèbre charge du meilleur cavalier de l’Empire allait sauver une situation compromise. On ne peut manquer de remarquer le goût prononcé de Murat pour les splendides uniformes qui lui valut d’être brocardé par l’empereur dont on connaît la sobriété en la matière et par Balzac qui le qualifia, pour la même raison, « d’homme tout oriental ». La visite du Musée se prolonge par une rapide incursion dans l’église paroissiale à la découverte de la crypte où reposent des membres de la famille. Le château de la famille, propriété privée, ne se visite pas.

La deuxième partie de l’après-midi était consacrée à la visite « optionnelle » de l’église de Séniergues, le temps s’étant rapidement mis à l’orage. Une pluie soutenue nous a contraints à nous réfugier à l’intérieur de l’édifice pour une brève description historique de la vieille paroisse de Séniergues patiemment étudiée par Jean Lartigaut lors de la construction de l’autoroute A20, étude publiée dans le BSEL 2006-IV. Rappelons la dédicace à saint Martin, la collation épiscopale, les annexes de Saint-Julien et Saint-Vézian, autant de témoignages de la haute antiquité et de l’importance de cette paroisse jusqu’à la création de la bastide anglaise de Montfaucon qui va la supplanter comme église-mère à la fin du XVe siècle. L’église étonne le visiteur par son caractère hétérogène dû à une surélévation médiévale de l’édifice roman primitif (XIIe-XIIIe siècles). Cet ajout d’un étage était destiné à servir de refuge à la population à une date inconnue de la guerre de Cent Ans comme en témoignent aussi les vestiges d’une bretèche protégeant le portail. Mais cette modification, par ses dimensions et le recours à la pierre de taille, n’altère pas l’élégance de l’édifice à laquelle contribuent aussi le choix d’un plan centré et la construction à mi-pente d’un talus. Plusieurs sociétaires remarquent l’originalité des baies de l’abside, encadrées de colonnettes, qui s’ouvrent dans l’épaisseur des contreforts. L’intérieur de l’édifice a conservé son caractère roman dépouillé : le voûtement en cul-de-four et berceau brisé n’a pas été détruit par l’étage fortifié et les chapiteaux sont sobrement décorés. Très altérées, des peintures murales du XVIIIe siècle aux angles de la coupole octogonale représentent les quatre évangélistes, chacun accompagné de son symbole.

                                                                                                                       Patrice Foissac

 

SORTIE DU DIMANCHE 12 JUIN 2016 À PÉRIGUEUX

(Voir les photos en ligne)

Il est souvent hasardeux de mettre au programme de nos sorties des villes voisines dans la crainte de ne pouvoir rassembler autant de sociétaires que nous le souhaiterions. En effet, on les suppose bien connues par leur proximité avec notre département. À tort sans doute puisqu’elles sont souvent jugées trop proches pour y séjourner et trop lointaines pour y consacrer une simple escapade. À ces considérations stratégiques il faut bien sûr ajouter les découvertes et aménagements récents du patrimoine local – et leurs échos médiatiques, avouons-le – qui nous ont encouragés à choisir Périgueux pour notre sortie de printemps. Simone Denjean, dans ce qu’elle souhaitait être sa dernière mission de Commissaire aux excursions, nous proposait un programme aménagé, assez court pour tenir compte des contraintes horaires du déplacement mais assez varié pour satisfaire tous les goûts : une matinée consacrée au musée Vesunna et un après-midi de déambulation dans la vieille ville.

Le musée archéologique Vesunna est une réussite exceptionnelle à mettre au crédit de la ville de Périgueux. Le choix de l’architecte est sans doute pour beaucoup dans cette réussite : Jean Nouvel, un enfant du pays dont il est inutile de retracer la brillante carrière, a donné aux vestiges archéologiques un écrin admirable qui s’intègre parfaitement dans un site antique parce qu’il donne plus à voir qu’il ne se voit lui-même. Nous n’aurons pas la cruauté de nous appesantir sur les choix malheureux faits dans d’autres villes mais cette première impression a été partagée par tous les sociétaires présents. L’accueil a été à la hauteur de la performance architecturale et de l’intérêt du site, il faut aussi en féliciter nos hôtes.

Le musée est entièrement organisé autour des vestiges d’une domus gallo-romaine ; il permet de la surplomber pour en découvrir l’organisation générale et de la parcourir par tout un système de passerelles. Cette domus a été découverte en 1959, à proximité immédiate de la « Tour de Vésone », reste imposant (cella) d’un temple consacré à la déesse protectrice de la cité comme Divona eut le sien dans ce qui allait devenir Cahors. Notre guide, après avoir présenté sur maquette l’organisation générale et l’histoire de la cité antique, capitale des Pétrocores voisins des Cadurques, nous conduit sur les lieux des fouilles. La demeure présente clairement la succession de divers aménagements domestiques (bains, réceptions, chambres, cuisine, celliers, puits) entrepris du Ier au IIIe siècle autour d’un jardin central et certainement réalisés au bénéfice d’un riche habitant de la cité comme en témoignent les salles chauffées par hypocaustes et des peintures murales conservées en partie par les rehaussements successifs des pièces et circulations. De nombreux objets sont conservés in situ, choix qui éclaire judicieusement, pièce par pièce, la vie quotidienne des Pétrocores. À noter le remarquable système d’élévation de l’eau par une pompe aspirante-refoulante en bois qui a étonné plus d’un sociétaire pour avoir autrefois appris que les Romains ne connaissaient pas cette technologie…

Le repas fut l’occasion de gagner le Puy-Saint-Front, site de la ville médiévale, en franchissant la muraille de la cité romaine du Bas-Empire, contraction de la première Vesunna, longeant au passage la cathédrale Saint-Étienne primitive. La brasserie « Garden Ice café » dans ce qui est désormais le centre-ville de Périgueux nous a offert un repas copieux et un service impeccable. C’est là que notre guide de l’après-midi, Martine Balout, nous a fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre. Martine Balout est la dynamique directrice du Service Patrimoine Ville d’Art et d’Histoire de Périgueux, auteure de plusieurs ouvrages consacrés à la ville[1] et sans aucun doute la meilleure guide dont nous puissions rêver. Nous lui renouvelons ici tous nos remerciements pour avoir sacrifié une grande partie de son dimanche à cette visite du secteur sauvegardé.

La première étape de cette visite a été consacrée aux indispensables explications de l’histoire et de l’évolution topographique de la ville ; en effet, Périgueux, nous y avons fait allusion, est la réunion médiévale de trois sites distincts augmentés au XIXe siècle de faubourgs dont la halte boulevard Michel-de-Montaigne permet de distinguer les édifices caractéristiques comme le Palais de justice, réalisation néo-classique de l’architecte Louis Catoire. Le boulevard marquant la limite de l’enceinte médiévale, nous entreprenons par la rue Éguillerie la découverte du secteur sauvegardé dans un circuit laissé aux bons soins de notre guide. De la « Maison du pâtissier », place Saint-Louis, aux hôtels d’Abzac de la Douze et Fayard, rue Limogeanne, en passant par l’hôtel de Fayolle, siège de la Société historique et archéologique du Périgord, d’arrière-cours en porches et escaliers, la succession de ces hôtels particuliers impressionne. Mais c’est sans doute la découverte de l’hôtel de Lestrade, place du Coderc, avec son magnifique escalier Renaissance, ses colonnes et ses plafonds à caissons qui suscite le plus d’émotion.

Au terme de notre parcours, nous voilà devant la cathédrale Saint-Front. D’abord simple église abbatiale du monastère du même nom, elle a été érigée au XIe siècle et achevée au XIIe, sur un plan en croix grecque surmontée de cinq coupoles, reproduction de l’église Saint-Marc de Venise, celle-ci, dit-on, s’inspirant de l’église byzantine des Saints-Apôtres. Saint-Front finit par remplacer au XVIIe siècle l’antique cathédrale Saint-Étienne en partie détruite par les guerres de Religion. Le reste de l’histoire de l’édifice n’est pas sans analogie avec la cathédrale de Cahors, elle aussi à coupoles. Recouverte d’une charpente, Saint-Front eut à subir une restauration intégrale entre 1852 et 1895 par l’architecte diocésain Paul Abadie, le constructeur de la basilique du Sacré-Cœur à Paris. Nous ne reprendrons pas ici la discussion ouverte sur les choix radicaux de Paul Abadie qui n’a laissé d’authentiquement médiéval que les cryptes et le clocher du XIIe siècle. L’intérieur de l’édifice n’offre pas la simplicité de la cathédrale de Cahors ; le plan en croix grecque et la nécessité de soutenir l’imposant clocher placent l’autel en une position centrale inhabituelle et compartimentent l’espace en quatre nefs. Le mobilier est bien sûr très hétérogène en raison des nombreuses destructions et de la reconstruction de l’édifice. Nous nous arrêtons un instant pour admirer l’immense et magnifique retable du XVIIe siècle – transporté dans la cathédrale depuis la chapelle de l’église des Jésuites de Périgueux et consacré à l’assomption de la Vierge Marie – , les stalles originaires de l’abbaye de Ligueux et les énormes lustres dessinés par Abadie qui éclairèrent à Notre-Dame-de-Paris le sacre de Napoléon III.

Quittant la cathédrale par son aile ouest donnant sur la place de la Clautre, nous découvrons la perspective de l’ancienne église mérovingienne présentant une nef unique à charpente mais aujourd’hui à ciel ouvert. Aux quatre angles subsistent les piliers destinés à soutenir une coupole jamais construite.

Une ultime boucle nous ramène de la place de la Clautre, elle aussi bordée de beaux hôtels particuliers, vers le boulevard Montaigne où nous prenons congé de notre excellente guide au terme d’une journée bien remplie.

Nous ne pouvons achever ce compte-rendu sans rendre un sincère hommage au dévouement de Simone Denjean qui a assuré sans interruption depuis 1979, trente-sept ans durant, la lourde tâche de l’organisation matérielle des sorties, les précédant par de nombreux « repérages » et veillant au confort des sociétaires jusqu’au contenu de leur assiette à la plus grande satisfaction de tous. À cette occasion, nous remercions chaleureusement Mmes Mariotto et Pendino de proposer leurs services pour assurer en tandem cette difficile succession de Commissaire aux excursions.

[1] - Raconte-moi Périgueux,  textes Martine Balout et Michel Testut, illustrations José Correa, Périgueux, La Lauze éd., 2004
- Avec Arnaud Galy, Périgueux, capitale emblématique et énigmatique, Niort, Geste éditions, 2010, 126 p.

- Périgueux, capitale du Périgord, 5 balades en ville à travers plus de 2000 ans d’histoire !, Niort, Geste éditions, 2014, 60 p.

                                                                                                                     

                                                                                                                          Patrice Foissac

                        

SORTIE DU DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 À FIGEAC

Tous les Quercinois pensent bien connaître Figeac pour avoir parcouru ses ruelles, visité quelques-uns de ses monuments emblématiques au premier rang desquels le musée Champollion désormais Musée des écritures. Mais la SEL sait d’expérience que les meilleures visites sont celles confiées aux spécialistes : elle remercie d’emblée le Service du patrimoine de la Ville et ses amis de l’Association de sauvegarde de Figeac et ses environs (ASFE) d’avoir joué auprès de lui le rôle d’ambassadeur pour nous permettre de disposer, un dimanche, des meilleurs guides. Nous avons fait le choix, en accord avec nos hôtes, d’ignorer les monuments les plus accessibles en visites individuelles (églises N.-D.-du-Puy, église Saint-Sauveur, Musée des écritures) pour nous concentrer sur quelques lieux plus difficiles d’accès ou de moindre notoriété.

Le point de rendez-vous était la première étape d’un programme chargé. Il s’agissait de retrouver, après leur restauration en 2009, les salons de l’ancien séminaire puis collège de Figeac, édifié dans le dernier quart du XVIIe siècle et devenu musée de l’histoire de la ville. Notre guide, après une brève description d’un extérieur d’un classicisme austère – pluie oblige – et du contexte historique de la construction du collège, nous a offert une visite complète de son aile sud. Sous les portraits d’Antoine de Laborie, curé de Notre-Dame-du-Puy, son fondateur, et celui de Raymond Bonal, de l’ordre enseignant des bonalistes, nous avons pu admirer dans les différentes pièces de l’étage, les sculptures sur bois mais surtout les peintures murales sur lambris et toile qui font l’originalité et la grâce du lieu. Dans un style naïf, ils se déroulent dans le salon principal en trois niveaux superposés : un niveau inférieur consacré à des scènes champêtres, un niveau médian retraçant la conversion de l’empereur Constantin et enfin un niveau supérieur de scènes religieuses, essentiellement christiques. La décoration des autres salons est réduite à deux niveaux mais continue à séduire par sa profusion et la qualité de la restauration effectuée après le terrible incendie de 1982. N’oublions pas de signaler que les locaux abritent le Musée d’histoire de la ville de Figeac qui laisse admirer quelques belles pièces (archéologie, tableaux…) dans un ensemble certes hétéroclite mais ô combien sympathique.

Notre guide nous confiait à une de ses collègues qui, en dépit d’une pluie battante, n’hésitait pas à nous engager dans la visite attendue des maisons médiévales de Figeac. Nous avons à cette occasion une pensée amicale pour Anne-laure Napoléone, plusieurs fois sollicitée par la SEL, qui a su, dans une belle thèse, en analyser l’admirable architecture. Là aussi de superbes restaurations sont à mentionner même si, parfois, leur radicalité peut paraître abusive. Nous ne ferons pas l’injure à nos sociétaires de répéter les explications abondamment fournies par notre guide sur la splendeur des façades, leurs baies ternées ou géminées, leurs nombreux oculi, mais aussi les plus discrets aménagements sur cour et les transformations apportées par les propriétaires eux-mêmes aux différentes époques.

Dans ce parcours très complet, signalons tout de même la halte appréciée à l’Hôtel de la Monnaie dont nous avons pu admirer l’intérieur, en particulier la grande salle et ses vestiges de peintures murales.

Nous ne pouvions pas davantage ignorer le « Château Balène », monument emblématique de la prospérité de ces marchands figeacois, partenaires de nos marchands cahorsins quand ils ne leur étaient pas assimilés… Ce palais urbain édifié au XIVe siècle et sans cesse remanié, devenu dès le début du XVe siècle propriété de la ville partage ses vicissitudes : siège de la lieutenance de la sénéchaussée dès 1402 puis temple de 1576 à 1622, il devient ensuite prison et palais de justice jusqu'en 1880. L'architecte figeacois Paul Bories le transforme notablement pour y installer un théâtre-salle des fêtes au début du XXe siècle.

La « Table de Marinette », le restaurant de notre déjeuner commun s’est montré tout à fait à la hauteur de sa réputation d’accueil et de gastronomie. Nous remercions sa directrice ainsi que tout le personnel pour l’agréable et réparateur moment que nous avons passé là. Nous y avons retrouvé avec  grand plaisir nos hôtes figeacois et fidèles amis de l’ASFE : le docteur Bernard Cantaloube, président, accompagné de nos sociétaires Jacques Bouquié et Philippe Calmon. N’oublions pas d’évoquer le pieux souvenir de Simone Foissac et Gilbert Foucaud, sociétaires, grands historiens de la ville, à qui la municipalité a su rendre un juste hommage puisque deux de ses rues portent désormais leur nom. 

Nous avons rejoint en tout début d’après-midi l’annexe du Musée des écritures pour découvrir l’exposition temporaire « Cacher, coder : 4000 ans d’écritures secrètes ». Benjamin Findinier, son directeur, nous faisait l’honneur et l’amitié de nous faire lui-même parcourir cette exposition temporaire passionnante qui nous a fort logiquement conduit à accroître le traditionnel retard sur le programme de l’après-midi. En effet, cette science fait ici l’objet d’un parcours chronologique complet, des premiers essais de cryptage ou de codage aux techniques les plus sophistiquées de notre époque. L’exposition s’appuie sur de remarquables documents prêtés par les plus grands musées, institutions ou collections particulières. Si nous nous contentons de ne puiser que quelques jalons dans la masse d’explications qui nous a été offerte, certains se souviendront des courriers chiffrés de la reine Marie-Antoinette ou de Napoléon en Espagne, d’autres retiendront plutôt la présence de la fameuse machine allemande de la Seconde Guerre mondiale « Énigma » dont le décryptage par les services alliés constitua une des clés de la victoire. De nombreuses questions et la promesse de chaudes recommandations témoignent du succès de cette visite originale.

La deuxième étape de l’après-midi était consacrée à la découverte d’un faubourg, le barri d’Aujou, de l’ancien couvent des carmes et de son église devenue église paroissiale Saint-Thomas-Beckett en substitution d’une ancienne église détruite placée sous ce vocable. C’est Benjamin Philip, directeur des services du patrimoine de la ville de Figeac, qui nous a accompagnés sur un site aujourd’hui dévolu aux services publics assurant ainsi la préservation des vestiges du couvent. Le plan d’ensemble et les bâtiments de l’ancien cloître médiéval (fin du XIIIe siècle) restent partiellement visibles malgré les destructions opérées par les réformés lors du sac du couvent. On peut ainsi encore admirer le beau portail de la salle capitulaire. L’église actuelle a fait l’objet d’importants remaniements à la fin du XIXe siècle ; elle conserve quelques traces de son aspect médiéval au chevet, dans la sacristie, et abrite quelques peintures sur toile intéressantes (Jésus et la femme adultère ou le Christ pleuré par les saintes femmes).

Enfin c’est par la visite de l’exposition « Figeac dans la Première Guerre mondiale » dans les locaux de l’hôtel de ville que nous avons achevé cette journée riche en découvertes. Nous ne nous attarderons pas sur le contenu de cette seconde exposition temporaire puisque, dans ce même Bulletin, Géraldine Frey nous fait le plaisir de nous offrir une enquête exhaustive sur le sujet.

Qu’il nous soit permis de rendre un hommage appuyé à tous ceux de nos guides qui ont sacrifié une grande partie de leur dimanche et, en particulier, à Benjamin Findinier et Benjamin Philip qui nous ont généreusement offert la gratuité des visites. Nous en ferons bien entendu profiter les sociétaires présents ce jour-là.

                                                                                                              Patrice Foissac

Pour prolonger et approfondir cette visite, nos lecteurs pourront consulter, outre la base « articles » de notre BSEL (articles récents de Philippe Calmon, Géraldine Frey et Corentin Pezet) les ouvrages suivants :

-          Philippe Calmon, Simone Foissac, Gilbert Foucaud, Histoire de Figeac, Figeac, Mairie de Figeac, 1998.

-           Anne-Laure Napoléone, Figeac au Moyen Âge. Les maisons du XIIe au XIVe siècle, thèse nouveau régime sous la direction de Mme Pradalier-Schlumberger, Université de Toulouse-Le Mirail, 1993, Association de Sauvegarde de Figeac et de ses Environs, Figeac, 1998.

-          Anne-Marie Pêcheur, Nelly Blaya, Figeac, le langage des pierres, Éditions du Rouergue-Ville de Figeac, 1998.

 

Maisons d'écrivains dans le Lot : 
 
M. Benjamin Findinier, directeur des Musées de Figeac, mais aussi président de la Fédération nationale des maisons d'écrivain et des patrimoines littéraires (http://www.litterature-lieux.com), souhaite recenser et mettre en valeur les maisons d'écrivain dans le Lot, de Clément Marot à André Breton.
Merci de nous faire part de vos suggestions que nous lui transmettrons.
 
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SORTIE DU JEUDI 6 AOÛT : MONTCABRIER ET PESTILHAC

Notre sortie d’été s’est inscrite cette année dans un cadre géographique restreint mais historiquement très riche, un couple bastide-castrum : le village de Montcabrier et les ruines de la forteresse de Pestilhac. Nous avions également une promesse à honorer, celle faite à Jean Denis Touzot, libraire parisien bien connu et quercinois de cœur, de visiter le Musée du Livre et de la Lettre qu’il a créé de toutes pièces à Montcabrier.

Les sorties d’été en Quercy encourent deux risques météorologiques dissuasifs : la canicule et l’orage. Nous avons cette année échappé d’extrême justesse au premier même si la chaleur a fini par se faire lourdement ressentir en fin d’après-midi. Heureusement, les ombrages de Pestilhac ont soulagé les 35 courageux sociétaires réunis ce jour-là.

La visite de Montcabrier s’est faite en deux temps, les locaux du Musée ne permettant pas de maintenir un groupe unique. Notre compagnie s’est donc scindée : un groupe pour le Musée, sous la conduite de M. Touzot, l’autre pour la visite guidée de la bastide, confié, sur les conseils de M. Touzot, à M. Max Pons. Les plus anciens se souviennent de cet érudit, féru de littérature et de poésie, éditeur de la revue La Barbacane, qui fut le conservateur, le guide et pour tout dire l’âme du château de Bonaguil durant des décennies.

Le Musée du Livre et de la lettre est un lieu magique pour tous les bibliophiles. Il l’est d’autant plus quand Jean Denis Touzot guide le visiteur à travers les siècles, de Gutenberg et des premiers incunables à notre époque où, face au numérique, l’édition papier vit peut-être ses derniers instants. Il faudrait un Bulletin complet pour rendre compte de la richesse de la collection personnelle rassemblée dans cette simple maison de la bastide de Montcabrier. Le rez-de-chaussée est consacré au parcours chronologique et notre guide nous explique devant chaque vitrine, autour de pièces rares,  les techniques et les goûts de chaque époque : cuirs sur planchettes de bois et fermoirs métalliques des débuts de l’imprimerie, persistance du décor calligraphié et des enluminures, évolution des formats, techniques de catalogage, personnalisation des ouvrages, etc. L’étage est entièrement consacré au Quercy et offre au visiteur une exceptionnelle collection de placards et d’affiches, notamment de l’époque révolutionnaire, de lettres autographes et documents de Quercinois célèbres : Murat, Bessières, Gambetta, etc. L’heure et demie passée par chaque groupe nous a encore parue insuffisante tant ce Musée regorge de ressources.

Il y a donc eu unanimité chez nos sociétaires pour émettre deux vœux. Le premier est la promesse d’y revenir à titre individuel et sans contrainte horaire. Le second s’adresse aux collectivités publiques : il nous paraît inconcevable d’abandonner J. D. Touzot à ses seules ressources financières pour maintenir et développer ce Musée, unique à notre connaissance dans la région. Nous interviendrons auprès d’elles en ce sens.

La visite du village de Montcabrier obligeait à des choix stratégiques et c’est fort logiquement que Max Pons a réuni « son » groupe dans l’église Saint-Louis pour un bref historique de la bastide.

Les lieux ne sont pas inconnus de nos plus anciens sociétaires qui gardent en mémoire les articles ou notices de Louis d’Alauzier, Jean Lartigaut, Gilles Séraphin et Valérie Rousset parus dans notre Bulletin ou dans les Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France (SAMF). Nous ne rappellerons donc ici que quelques caractéristiques essentielles. En premier lieu l’existence d’une des « grandes » baronnies du Quercy, celle d’un lignage prestigieux mais encore mal connu : les sires de Pestilhac, présents dès le XIe siècle dans le cartulaire de Moissac. Leur territoire, sous divers avatars, s’inscrivait dans un vaste triangle ayant pour sommets le castrum de Domme-Vieille, Soturac et, remontant la vallée du Vert, Mechmont-de-Guerre. La famille s’est assez tôt scindée en plusieurs branches, respectant en cela une coutume de partage successoral égalitaire que Didier Panfili, spécialiste des lignages du Bas-Quercy, rappelait encore récemment lors d’une conférence à Cahors : Pestilhac, Bonafous (à l’origine un prénom), Cazals, Guerre (le surnom du fils d’Amalvin de Pestilhac)… C’est ainsi que l’un des plus connus de ses membres, Amalvin de Pestilhac, hommageait à Alphonse de Poitiers, en 1259, pour seulement 1/32e de Pestilhac ! Peut-être apparenté aux Luzech si l’on fait confiance à une anthroponymie où abondent les Gausbert, Isarn, Amalvin, vassal en tout cas des Gourdon, le lignage reste fidèle au comte de Toulouse durant la croisade des Albigeois et, comme d’autres, subit les confiscations qui frappent les vaincus. Le rattachement du comté de Toulouse au domaine royal entraîne un deuxième affaiblissement avec la création, sur le domaine des Pestilhac des bastides de Villefranche-de-Périgord (1261), Domme (1291), puis Montcabrier, après un pariage plus ou moins imposé en 1287, et enfin Cazals. C’est donc le sénéchal royal de Périgord et Quercy, Guy de Cabrier, qui fonde la bastide portant son nom, bastide dotée en 1298 de coutumes qui officialisent sa création. Les Pestilhac et leurs vassaux mèneront durant un siècle une véritable guérilla sur les terres épiscopales et contre les habitants de la proche bastide, leurs ex-feudataires. C’est donc dans une logique de reconquête et de vengeance que les sires de Pestilhac choisissent très tôt le parti anglais durant la guerre de Cent Ans. Mauvaise inspiration qui provoquera la ruine définitive du site éponyme avant que le lignage ne disparaisse définitivement dans des alliances matrimoniales avec les Luzech, de Jean ou Pélegri.

Montcabrier conserve donc un plan de bastide traditionnel avec sa place centrale carrée dont la halle a été partiellement transformée en mairie, ses possibles couverts, ses îlots dont huit seulement ont été lotis sur les douze prévus à l’intérieur d’une trop vaste enceinte dont subsistent plusieurs pans de muraille, une tour d’angle et une porte fortifiée (feuillure de herse encore visible). Plusieurs maisons conservent encore des traces du passé médiéval (arcades de boutiques, fenêtres géminées, entremis, etc.) et moderne (croisée renaissance près du Musée, poivrière d’angle sur une maison de notable, etc.).

1 : Montcabrier. Porte fortifiée.

 


2 : Montcabrier. Fenêtres géminées (XIVe siècle).

 

3 : Montcabrier. Fenêtre (fin XVe siècle ?) à décor végétal (roses et vigne).

L’église Saint-Louis, Monument historique, serait, dans ses parties les plus anciennes (fin XIIIe-début XIVe siècle), contemporaine de l’édification du massif occidental de la cathédrale de Cahors. Dominée par un clocher-mur à cinq baies campanaires, elle offre au visiteur un portail gothique de belle facture orné d’une rosace surmontant un dais qui abritait peut-être une statue de saint Louis ou de la Vierge. La nef comportait initialement quatre travées et s’alignait sur les façades voisines donnant sur la place mais un coup de foudre survenu en 1889 a entraîné une reconstruction pratiquement à l’identique mais en léger retrait, l’une des travées ayant été supprimée. L’intérieur, en partie gâché par des joints grossiers au ciment, abrite, sur un chevet plat, un beau retable du XVIIe siècle, très fatigué, qui menace même de s’effondrer si une restauration rapide n’intervient pas. Il abrite aussi dans une des deux chapelles flanquant la nef une statue-reliquaire d’un saint Louis barbu (chapelle nord). 


4 : Montcabrier. Portail de l’église Saint-Louis sous clocher-mur (fin XIIIe-début XIVe siècle).


5 : Montcabrier. Église Saint-Louis, retable (XVIIe siècle).

Après avoir pris congé de nos hôtes que nous remercions vivement une fois encore, la visite a réuni les derniers sociétaires sur le site du castrum de Pestilhac – qui fut aussi le siège d’un archiprêtré –, perché sur un éperon rocheux dominant la vallée de la Thèze, face à Montcabrier. Il fait partie d’une propriété privée et aurait été inaccessible sans l’aimable autorisation de sa propriétaire obtenue par notre bibliothécaire, Guylène Serin, que nous remercions doublement pour avoir ensuite défriché un accès à travers l’épaisse végétation qui le recouvre. Après un bref rappel de l’histoire mouvementée du lignage et du site, nous avons gagné le cœur de la forteresse, laissant les plus courageux nous rejoindre par ses flancs escarpés qui conservent les vestiges de plusieurs maisons de chevaliers. La topographie des lieux a été restituée par Louis d’Alauzier, Jean Lartigaut et Gilles Séraphin : nous donnons ci-dessous un aperçu du plan dessiné par ce dernier. C’est autour des deux chapelles romanes jumelles et de la tribune seigneuriale, qui les unit et domine, que notre groupe s’est retrouvé pour aussitôt unanimement déplorer le lamentable état de ces monuments, envahis par la végétation, livrés aux pilleurs qui ont arraché et emporté une grande partie des chapiteaux ornés du chevet de la chapelle castrale du XIIe siècle (Jean Delmon nous apprend alors que ces chapiteaux sont décrits dans un bulletin de la Société archéologique et historique du Tarn-et-Garonne). Nous n’aurons pas la prétention d’aller plus loin dans la description d’un site parfaitement documenté par l’étude exhaustive publiée par G. Séraphin dans les Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France. Signalons tout de même à l’attention des pouvoirs publics que les dernières traces de décor peint (faux appareil, ciel étoilé et bandes ocre-rouge) menacent de disparaître à jamais et qu’il faudrait également tenter de prévenir l’écroulement prochain de la magnifique tribune.

En raison de l’heure tardive nous n’avons pas prolongé la sortie par la visite prévue de l’église paroissiale Notre-Dame située, avec son cimetière, sur un promontoire à quelques centaines de mètres du castrum. Cette église romane offre sur son abside en cul-de-four une intéressante série de modillons et de métopes perforées, dans la tradition de nombreuses églises et chapelles du Fumélois.


6 : Pestilhac, la pointe sud de l’éperon dominant la vallée de la Thèze.


7 : Pestilhac. Plan du castrum (G. Séraphin, MSAMF, 1993).

 

7 : Pestilhac. L’arc triomphal et les premières colonnes du chœur de la plus récente des deux chapelles accolées (XIIe siècle).

 

Bibliographie :

-          Louis d’Alauzier, « La communauté de Montcabrier au XIVe siècle », BSEL, t. LXXIII, 1952, p. 205-209.

-          Jean Lartigaut, « Mechmont-de-Guerre et les Pestilhac », BSEL, t. CII, 1981, p. 219-239.

-          Gilles Séraphin, « Les tours et constructions civiles à angles arrondis dans les castra médiévaux du Fumélois », Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, t. LIII, 1993, p. 169-185.

-          Max Pons, Montcabrier, une bastide en Quercy, Puy-L'Évêque : Éd. de la Barbacane, 2009.

-          Nicolas Bru (dir.), Archives de pierre. Les églises du Moyen Âge dans le Lot, Milan : SilvanaEditoriale, 2011, p. 246-248 (notices n° 253, 255, 256).


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SORTIE DU DIMANCHE 7 JUIN : CHÂTEAUX DE BELCASTEL ET BOURNAZEL

Notre sortie foraine du mois de juin était consacrée cette année au Rouergue avec la visite de deux châteaux : Belcastel et Bournazel, choisis à la fois pour leur relative proximité mais aussi pour leur complémentarité, le premier ayant gardé son allure de forteresse médiévale, le second ayant été radicalement transformé à la Renaissance.

Le rendez-vous matinal du covoiturage, que nous continuons à pratiquer avec succès, était fixé sur l’esplanade du château de Belcastel, entre Villefranche-de-Rouergue et Rodez. Une trentaine de participants étaient prêts à prendre d’assaut la forteresse, perchée sur un éperon rocheux, en surplomb de l’un des plus beaux villages de l’Aveyron. Bâtie sur cinq niveaux, elle doit sa restauration, encore partielle, au célèbre architecte et urbaniste Fernand Pouillon (1912-1986) qui en fit sa résidence et dont le souvenir est encore entretenu dans une salle. Elle est restée propriété privée et la restauration se poursuit encore aujourd’hui ; les nouveaux propriétaires, outre une exposition permanente d’armes et d’armures, accueillent des expositions temporaires et logent des hôtes de passage dans une partie privée non visitable (donjon).

La tradition veut que le château ait été édifié autour d’une chapelle du IXe siècle pour protéger le passage sur l’Aveyron et son pont roman. Édifié ou possédé par la famille éponyme au XIe siècle, il aurait été ensuite acquis par les comtes de Rouergue puis inféodé au cours de la guerre de Cent Ans aux Saunhac. Des Saunhac, le château passe par mariage aux Morlhon (1546) – dont une branche fera souche en Quercy – puis aux Buisson de Bournazel (1592) qui le possèdent jusqu’à la Révolution. Mais dès le XVIIe siècle, l’austère forteresse n’est plus qu’une ruine.

L’enceinte polygonale qui barre le promontoire dominant l’Aveyron était à l’origine flanquée de cinq tours rondes dominées par un puissant donjon de 28 m. Les abords du château surprennent par la présence, du côté de l’attaque, de douves que l’on n’attendait pas sur un piton ; elles ont pour origine le captage d’un torrent complété par tout un système de retenues d’eau. Le pont-levis franchi, on accède à une étroite cour intérieure, à la base du donjon. Cette cour en demi-lune aurait été ainsi conçue, nous dit-on, pour permettre aux chevaux de faire demi-tour. C’est par elle que nous accédons à la partie basse de la forteresse et à la chapelle castrale. La chapelle est précédée à un niveau supérieur par une vaste salle dont l’enduit partiellement conservé invite à croire à la présence d’une citerne. La chapelle voûtée, très étroite, conserve la trace de peintures murales et aurait abrité au moins deux sépultures datées de la présence des Saunhac. La visite se poursuit par les salles du logis dont les ouvertures en croisées témoignent d’une première restauration à la toute fin du XVe siècle. De la traditionnelle « salle des gardes », nous passons aux étages supérieurs qui offrent une superbe vue sur le village. Ils ont été entièrement restaurés et abritent aujourd’hui les expositions que nous évoquions en introduction. L’exposition permanente est consacrée aux armes et armures acquises par l’actuel propriétaire étatsunien et son plus beau fleuron est la copie d’époque d’une armure de parade du roi de France Henri II. On regrettera seulement le caractère quelque peu anachronique de certaines reconstitutions d’hommes d’armes à cheval, dont un improbable « Prince Noir », mais c’est là la rançon que doivent acquitter les visiteurs pour accéder à des propriétés privées.

 

L’heure du déjeuner étant proche, le départ pour Bournazel autorise tout de même un bref crochet par le village de Belcastel qui s’étire dans l’étroite vallée de l’Aveyron. Nous aurions pu nous y restaurer mais sa table renommée aurait sans doute entraîné le sacrifice de l’après-midi… « Notre » restaurant, soigneusement choisi par Simone Denjean, plus accessible, occupe une place stratégique imparable puisqu’il se situe à quelques mètres à peine du lieu de la prochaine visite, le château de Bournazel. Un menu étudié et un service zélé nous permettent – c’est une première à signaler – de respecter impeccablement l’horaire de la visite guidée de l’après-midi.

 

Le château de Bournazel offre un spectacle bien différent de celui de Belcastel puisque sa reconstruction s’inscrit entièrement dans la période de la Renaissance même si quelques tours altières, vestiges médiévaux, rappellent qu’il y eut là une autre forteresse. Bâtie sur un plan rectangulaire à une haute époque mal déterminée, là aussi par la famille éponyme, la vaste forteresse médiévale est reconstruite au XVe siècle, à l’issue de la guerre de Cent Ans. Mais elle est à nouveau en grande partie détruite et remaniée à partir de 1540, à l’époque des guerres d’Italie, par la famille de Buisson, pour devenir une résidence de plaisance et un lieu de réception. Au rappel de ces circonstances, Le Quercinois ne peut alors s’empêcher de penser aux châteaux d’Assier et Montal contemporains de cette reconstruction puisque son commanditaire, Jean II de Buisson, s’illustre lui aussi dans les batailles des guerres d’Italie...

Les travaux débutent alors par l’aile nord ; ils sont achevés dès 1545 pour cette première tranche. La façade sur cour de l’aile nord, qui à elle seule justifierait la visite, se caractérise par une composition régulière ordonnée en travées, sur trois niveaux, avec superposition des ordres classiques (dorique, puis ionique et enfin corinthien). Cette façade présente l’intégralité du répertoire décoratif de la Renaissance, largement inspiré de l’Antiquité gréco-romaine, avec les métopes et triglyphes des frises qui offrent un riche décor de candélabres, médaillons, guirlandes, panoplies, bucranes, putti, etc.

L’achèvement de l’aile orientale est un peu plus tardif ; il est daté de 1555. L’inspiration antique est plus que jamais présente mais le rythme des travées est cette fois différent puisque, pour ces pièces destinées à la réception, l’architecte ouvre de larges arcades sur la cour intérieure. Moins visible depuis la cour, le décor s’installe cette fois sur l’intrados des arcades dans des caissons dont nous ne pouvons malheureusement pas admirer le décor de plus près, faute de temps.

La reconstruction du château a été interrompue par les guerres de Religion, elle ne sera pas achevée et l’édifice connaît ensuite un long déclin jusqu’au pillage révolutionnaire qui le réduit à l’état de ruines. Il est sauvé d’une disparition complète par les houillères de Decazeville qui en font une maison de retraite et de santé pour leurs salariés avant de le revendre à des particuliers.

Nous pénétrons à l’intérieur du château par un magnifique escalier à mur noyau et moitiés tournantes qui rappelle à nos sociétaires avertis que cette technique a été utilisée à l’archidiaconé Saint-Jean de Cahors, qui abrite nos locaux, avec une antériorité d’une dizaine d’années.

L’intérieur du château a été magnifiquement restauré, nous y reviendrons, et est entièrement décoré et meublé dans le style de sa construction initiale, chose rare. À vrai dire, les propriétaires ont rassemblé là une collection qui constitue un véritable musée du mobilier de la Renaissance. Il serait fastidieux d’énumérer les pièces rassemblées, même en s’en tenant aux plus remarquables. Nos sociétaires, ravis,  se promettent d’y revenir !

La visite guidée – n’oublions pas de féliciter notre excellente guide – s’est terminée par la projection d’un film retraçant la restauration récente du château. C’est en effet une opération considérable menée par son nouveau propriétaire pour un coût non négligeable. Les travaux ont été réalisés en concertation étroite avec les autorités compétentes et ont pu bénéficier du savoir-faire des meilleurs artisans du Rouergue et d’ailleurs, experts dans leur domaine respectif. Un autre projet doit être réalisé à assez brève échéance, celui de la construction d’un vaste ensemble de jardins, agrément et potager, respectant là aussi les cohérences temporelle et spatiale, l’esprit de la Renaissance.

C’est sur cette bonne nouvelle, promesse d’une autre visite, que nous nous sommes séparés au terme d’une sortie qui, de l’aveu de tous, a été l’une des plus réussies de ces dernières années.

               

           

                                                                                

                                                                                                                           Patrice Foissac

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SORTIE DU 1er AOÛT 2013 À L’ABBAYE DE BEAULIEU, À GINALS (12)

Notre société fut accueillie en cette belle après-midi d’été par notre consœur, Pascale Thibault, conservateur de l’abbaye Sancta Maria de Belloc, et des châteaux de l’État du département du Lot (Castelnaux-Bretenoux, Montal, Assier) qui a eu l’amabilité de nous recevoir dans ce haut lieu de l’architecture cistercienne en Rouergue. Le cheminement le long du ruisseau de La Seye permit à notre hôte d’aborder les principes fondateurs de la réforme cistercienne, édictés par le retour à la règle de saint Benoît de Nursie au VIe siècle : silence, pauvreté, prière, charité et travail. La terre donnée par le seigneur du Cuzoul, Archambaud de Valette, à Adhémar III, évêque de Rodez en 1144, fut donc, à distance des établissements humains, avec ses terres cultivables en fond de vallée, ses bois et son ruisseau, un lieu idéal pour la vie spirituelle, les travaux agricoles et pastoraux des moines blancs.

Les premiers bâtiments de la quarante-cinquième fille de Clairvaux, construits peu après la fondation, ont disparu. Dans la première moitié du XIIIe siècle, des donations de biens fonciers et de dîmes de seigneurs locaux assurèrent plusieurs campagnes de construction dont témoignent la salle capitulaire, inscrite dans l’aile des moines à l’est du cloître, ainsi que le grand cellier des frères convers à l’ouest. Placées sous des voûtes à épaisses nervures de section rectangulaire, elles participent aux expérimentations des voûtements sur croisées d’ogives. Au-dessus de la salle capitulaire, que jouxtait au nord la chapelle de l’abbé, se situait le dortoir des moines, incendié durant les guerres de Religion. Le cellier des convers, remarquable par sa composition en deux vaisseaux et la puissance de ses voûtes, reçues par un alignement de colonnes ornées de chapiteaux sculptés de feuilles d’eau terminées en crochet, était contigu à un passage et un réfectoire.

L’église abbatiale disposée au nord renferme les traces d’un premier édifice élevé sans doute vers 1178. Sa nef unique ouvrant sur un transept associé à deux chapelles à chevet plat et sur un chevet polygonal est le fruit d’une campagne de reconstruction dans le dernier quart du XIIIe siècle, sous la direction de Guillaume de Verfeil. Le chantier débuta dès 1275 par l’édification du chevet, suivie par celle du transept et de la nef achevée en 1291 et percée tardivement – au début du XIVe siècle – d’un portail ouest. Bien que l’on distingue dans la nef plusieurs phases, les voûtes sur croisées d’ogives en tore en amande ainsi que le décor de feuillages naturalistes des culots et des chapiteaux désignent un programme homogène révélateur de l’introduction des modèles français dans le Midi.

Le cloître et son préau charpenté disparurent en 1562 lors de la prise des lieux par les protestants mais sont évoqués par des corbeaux fichés dans le mur méridional de l’abbatiale, des éléments maçonnés découverts lors de fouilles et des éléments lapidaires parmi lesquels des chapiteaux feuillagés liés à l’origine à des doubles colonnettes.

Jean de La Valette-Cornusson, abbé commendataire, procéda dès 1634 à la restauration de l’église et des bâtiments claustraux dont l’aile sud dans laquelle prirent place ses appartements enrichis par la suite au XVIIIe siècle de décors intérieurs.  

Le sort de l’abbaye parut scellé en 1791 lorsque, vendue comme bien national, elle devint la propriété de Joseph Perret, capitaine de la marine marchande, qui s’en tint à la seule valeur agricole des lieux. L’abandon de l’église, donnée par Perret à sa mort à la ville de Saint-Antonin-Noble-Val, était tel que Viollet-le-Duc proposa même de la démonter pour l’y transférer.  En 1959, Pierre Brache et Geneviève Bonnefoi acquirent le site, œuvrèrent avec l’aide de l’État à sa restauration, et firent des lieux l’écrin de leur collection d’œuvres d’art, des années 1940 à nos jours (Dubuffet, Michaux, Vieira Da Silva…) qu’ils léguèrent en 1974 à la Caisse nationale des Monuments historiques et des Sites.   

Une collation offerte dans le cellier des frères convers termina notre visite et fut l’occasion de remercier très chaleureusement Pascale Thibault pour son accueil et la qualité de sa présentation que l’on peut souhaiter voir éditée dans un prochain opus des Itinéraires du Centre des Monuments nationaux. 

Valérie Rousset

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L’église et l’aile des moines de l’abbaye de Beaulieu.

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La nef de l’abbatiale

  SORTIE DU 20 OCTOBRE AUTOUR DE MONTCLÉRA ET SAINT-CAPRAIS

 Répondant à l’aimable invitation de M. Jean Dupuy, propriétaire du château de Montcléra et président de la section  lotoise des Vieilles Maisons Françaises, nous avions mis au programme de cette sortie d’automne la visite  matinale de l’église et du château de Montcléra puis, après un repas sur place, celle de l’église de Saint-Caprais.  Sous la conduite éclairée de notre hôte et de son ami Jacques Josse, peintre restaurateur de renom, renforcés par  les compétences d’historienne de notre sociétaire Françoise Auricoste, le groupe des fidèles de nos sorties s’est  réuni dans l’église du village. Françoise Auricoste nous y a rappelé l’histoire des lieux marquée par l’exploitation du  fer dont elle a opportunément rappelé toute l’importance dans cette région pauvre et austère de la Bouriane. Au  cours des siècles, l’église paroissiale Saint-Pierre qui a extérieurement conservé l’essentiel de son caractère  roman a fait l’objet de plusieurs restaurations et remaniements que Jean Dupuy et Jacques Josse ont pu nous faire apprécier, tout en nous livrant quelques anecdotes amusantes sur les aléas des inhumations seigneuriales, l’édifice  portant d’ailleurs les vestiges d’une litre funéraire aux armes des seigneurs du lieu. Leur demeure n’étant distante q ue de quelques dizaines de mètres, la visite du château, propriété privée, a occupé le reste de la matinée.

Successivement occupé par les Commarque, les Gironde et enfin la famille de notre hôte depuis 1826, le château  de Montcléra a conservé de sa fonction militaire un imposant châtelet d’entrée, carré, couronné de mâchicoulis et  muni de pont-levis. Sa construction pourrait dater des troubles des guerres de Religion. À l’origine, une vaste  enceinte à tours d’angles carrées entourait l’édifice ; il n’en subsiste que deux, la plus importante, proche du  châtelet, portant encore une échauguette d’angle. En pénétrant dans la vaste cour, Jean Dupuy nous fait observer les vestiges probables d’un premier bâtiment, antérieur à l’essentiel de l’existant datable de la fin du XV° siècle. Le logis est flanqué de deux tours circulaires aux angles et d’une troisième, à l’arrière du château, faisant office de tour d’escalier. C’est cette dernière qui présente, sur sa porte d’accès, un décor typique du gothique quercinois que nous retrouverons tout au long de notre sortie. Jean Dupuy nous fait les honneurs d’un intérieur en grande partie restauré par Jacques Josse dont le talent a su concilier impératifs techniques, confort et esthétique. La longue occupation des lieux par la famille Dupuy a permis de conserver un mobilier important et de préserver un décor parfois insolite, comme cette chaise à porteurs armoriée au grand salon de l’étage. Mais la meilleure surprise vint sans doute du tir d’artillerie dont nous gratifia notre hôte en remettant avec dextérité en service une couleuvrine à chargement par la culasse. Le projectile, un 

marron, détachant au passage quelques feuilles d’arbre, nous fit comprendre toute la redoutable efficacité de cette arme…

M. Aubry, maire de Saint-Caprais, nous ayant fait l’honneur de se joindre à notre groupe, nous a ensuite ramenés vers sa commune où un plantureux déjeuner nous attendait à l’auberge La Vieille Grange. À l’occasion du service d’une remarquable soupe de châtaignes, M. le Maire, lui-même producteur, nous a rappelé toute l’importance économique de la cueillette de ce fruit pour sa commune. Victime consentante de la gastronomie bouriane, ce n’est qu’assez tard dans l’après-midi que notre groupe a pu entreprendre la découverte de l’église du lieu. Cet édifice roman, remarquable par ses proportions altières et son allure élancée, a été récemment étudié par notre vice-présidente, Valérie Rousset, qui a donc fait office de guide, aidée par Françoise Auricoste pour la partie historique. Certainement entreprise au cours de la guerre de Cent Ans pour servir d’ultime réduit aux habitants, la surélévation complète et particulièrement réussie de l’église, de l’abside au clocher-mur, donne toute sa grâce au bâtiment. À l’intérieur, un remarquable ensemble mobilier ornemental a été réalisé au cours du XVIII ° siècle et restauré il y a peu de temps par M. Josse. Le retable en bois doré, le décor de gypseries, de style Louis XV, ainsi que les peintures de la voûte de l’abside et de l’arc triomphal ont retrouvé leur lustre passé.

La journée s’est achevée par la visite de la petite église de Saint-Étienne des Landes, en Périgord, qui dépendait, avant la Révolution, de la paroisse de Saint-Caprais. Ce modeste édifice roman, possédant par ailleurs quelques éléments communs avec l’église précédente, renferme dans son abside un décor de la fin du Moyen Âge présentant, sous le regard de Dieu le père, plusieurs scènes de la vie du Christ dont une très belle Annonciation. Cependant, le décor très altéré mériterait une restauration complète.

Il nous reste à remercier les nombreux sociétaires présents et nos hôtes, Jean Dupuy et M. Richard Aubry, maire de Saint-Caprais, pour cette très agréable journée.